Analyse

Les relations commerciales entre l’Union européenne et le Vietnam prennent de la hauteur grâce à un nouvel accord de libre-échange

Le 7 mars 2020 par Emeline Strentz
© Reuters

L’accord de libre-échange UE-Vietnam a été ratifié par la Commission du commerce international du Parlement européen (INTA) le 12 février 2020. Fort des enjeux économiques et d’influence qu’il comprend, si cet accord renforcera les 30 ans de relations bilatérales entre les deux pays, il permet également au Vietnam de desserrer l’étau Chine/Etats-Unis qui le domine.

L’Union européenne (UE) et le Vietnam ont signé l’EVFTA (EU-Vietnam Free Trade Agreement) le 30 juin 2019 à Hanoï. Huit mois après la signature de l’accord, le Parlement européen a également ratifié l’EVIPA (EU-Vietnam Investment Protection Agreement), ce qui indique un fort engagement de la part de l’Union pour aider le Vietnam à se développer.

 

L’EVFTA et l’EVIPA : opportunité économique et intérêt réciproque

L’accord de libre-échange (ALE) ouvre un nouveau chapitre après 30 ans de relations diplomatiques (28 novembre 1990), et devient un levier pour promouvoir la croissance du commerce bilatéral ainsi que la diversification des marchés. La ratification du Parlement s’inscrit dans un long processus d’échange entre l’Europe et le Vietnam, puisque les négociations, qui ont commencé en 2010, se sont achevées en 2015. Mais l’ALE « nouvelle génération » était resté en suspens entre 2015 et 2019, pour plusieurs raisons. Des problèmes de traduction et vérification juridique des textes et des désaccords au sein du Parlement avaient en outre pointer la situation préoccupante des droits humains et du droit du travail au Vietnam, alors que la question du coût écologique liée à l’aggravation des émissions de gaz à effet de serre faisait frein au processus de ratification.

 

L’ALE, finalement prévu pour mai 2020 par l’Assemblée Nationale vietnamienne, les échanges commerciaux entre l’UE et le Vietnam se verront renforcés grâce, dans un premier temps, à la suppression  de 85,6 % des impositions existantes sur les marchandises vietnamiennes importées en Europe (environ 70,3 % du chiffre d’affaires à l’export du Vietnam). 99 % des taxes douanières seront ensuite supprimées d’ici 10 ans, ainsi que 65 % des droits de douane sur les produits européens exportés au Vietnam dès l’entrée en vigueur de l’accord.

 

En outre, grâce à cet accord, les entreprises européennes pourront approcher le marché de près de 100 millions de consommateurs Vietnamiens, qui présente une croissance annuelle de plus de 6 %. Certains acteurs économiques de l’UE, comme ceux du secteur logistique, se verront délivrer de nouvelles occasions, notamment pour les transporteurs qui souhaitent diversifier leurs flux et jouir d’une main d’œuvre qualifiée et bon marché (57,5 millions d’employés gagnent moitié moins que le salaire chinois). Enfin, l’accord garantira la protection des appellations géographiques, telles que le « Champagne » pour les produits français. L’hexagone tirera également profit dans le secteur pharmaceutique, mais aussi en ce qui concerne des vins et spiritueux.

 

En atteignant ce marché prometteur, les adhérents de l’ASEAN (Association des nations de l’Asie du Sud-Est) et les partenaires traditionnels du Vietnam seront également accessibles par les États membres de l’UE. Les sociétés européennes auront ainsi un meilleur accès aux marchés publics. À ce titre, et concernant les partenaires commerciaux traditionnels du Vietnam, la population tchèque soutient activement cet accord.

 

Voisin de la Chine, le Vietnam est d’ores et déjà grand destinataire d’investissements directs étrangers (IDE) de l’UE sur les secteurs d’activité prioritaires. L’UE est considérée comme premier investisseur non-asiatique au Vietnam avec 7,5% du stock d’IDE (établi fin 2016 à 293,7 milliards d’USD). Ces capitaux étrangers jouent un rôle crucial dans la transition économique vietnamienne car ils représentent environ 25% de l’investissement annuel et participent à la montée en gamme des chaînes de valeur.  Les IDE sont présents à hauteur de 63% dans les industries manufacturières (172,7 milliards d’USD), à environ 30% dans le développement des infrastructures du pays et notamment dans l’immobilier (52,3 milliards d’USD), enfin, environ 4,4% sont recensés dans le secteur de la distribution et de la mécanique (12,0 milliards d’USD). En ce début d’année, c’est la production et la distribution d’électricité, de gaz et d’eau qui a attiré le plus d’IDE en janvier avec 4 milliards d’USD.

 

Sur le plan économique, l’accès au marché de l’UE permet une meilleure diffusion des produits vietnamiens, surtout pour les produits agricoles et agroalimentaires (riz, fruits exotiques, etc.), mais aussi pour les textiles et produits technologiques. Le marché européen comprend en effet plus de 500 millions de consommateurs européens. Les exportations agricoles représentent un CA total de 261,2 milliards de dollars en 2017, ce qui place le Vietnam au deuxième rang en Asie du Sud-Est. L’année précédente, les exportations agricoles vers la France représentaient environ 345 milliards d’euros en 2016.

 

Dans le contexte de crise sanitaire mondial liée COVID-19, les exportations agricoles vietnamiennes vont augmenter. Pour faire face à des répercussions économiques lourdes, les entreprises vietnamiennes innovent, et visent notamment la transformation des produits agricoles en vue de mieux les conserver. Une grande société agroalimentaire vietnamienne a d’ailleurs constaté que les commandes en provenance de l’étranger sont plus nombreuses en comparaison de la période 2019. Le gouvernement envisage face à cette épidémie, de construire des grandes zones d’approvisionnement de matières premières en réunissant les petites exploitations agricoles en des coopératives puissantes et performantes.

 

EVFTA : un challenge pour le Vietnam

Si la signature de cet accord offre des opportunités commerciales et financières pour l’UE et le Vietnam, ce programme représente aussi un défi pour le gouvernement vietnamien. Pour être capable d’attirer et d’accueillir les entreprises européennes prêtes à investir, le Vietnam doit préparer ses infrastructures, fournir suffisamment d’électricité, d’eau et de ressources humaines nécessaires au développement en masse des parcs industriels dans le pays.

 

Outre des dépenses financières conséquentes, des barrières techniques telles que le traitement des déchets électroniques sont déjà identifiées, tout comme les exigences strictes des normes européennes pour introduire des biens et services vietnamiens sur le marché de l’UE. Les entreprises vietnamiennes doivent donc s’adapter, redéfinir leur stratégie commerciale pour ne plus dépendre d’un marché unique. Le pays doit donc modifier son système de gestion (traçabilité des matières premières) et d’évaluation de la qualité, notamment en matière d’hygiène alimentaire et de protection de l’environnement.  Aujourd’hui, la ratification est controversée et fait toujours débat. Sur le plan politique, le non-respect des droits de l’Homme dans ce pays en développement reste un frein aux négociations.

 

L’UE : une aide pour sortir le Vietnam de ce bras de fer Chine-USA

L’arrivée d’un troisième interlocuteur dans le contexte géopolitique et économique tendu est appréciée par le Vietnam. Ce bras de fer entre la Chine et les États-Unis place le pays en position d’arbitre et asphyxie Hanoï sur le plan économique. L’EVFTA est ainsi un nouvel argument de taille qui permettra au Vietnam d’être moins dépendant vis-à-vis de la Chine, mais aussi de gérer les pressions de cette dernière.

 

Dans un contexte de guerre économique et pour développer sa stratégie de puissance, la Chine a décidé de continuer de renforcer les relations bilatérales avec le Vietnam grâce à la Coopération Lancang-Mékong (CLM). Cette entente constitue un élément stratégique pour la Chine, le but étant de défier les États-Unis. Les entreprises chinoises qui ont besoin de matières premières ou de composants en provenance des USA pourront ainsi importer plus facilement depuis le Vietnam.

 

L’accord de libre-échange pourrait ainsi constituer la première étape dans les ambitions du Vietnam qui se veut devenir le plus important tigre d’Asie, et potentiellement un des quatre dragons asiatiques.

 

Emeline Strentz

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