Analyse

Qwant, le moteur de recherche français choisi par Huawei

Le 13 mai 2020 par Emeline Strentz
Nicolas Lellouche

Dans le bras de fer sino-américain, un acteur français s’immisce dans cette guerre économique et technologique. Privé de Google, le géant chinois Huawei a choisi Qwant, qui est reconnu pour protéger la vie privée des internautes. Ce nouveau partenariat répond à une stratégie d’influence commune : faire face à l’hégémonie américaine.

Huawei sans Google : comment contourner les mesures restrictives ?

Depuis des mois, la confrontation entre les États-Unis et Huawei anime la scène internationale par de nombreux rebondissements. En 2019, l’entreprise chinoise met en place des mesures pour contourner les sanctions américaines, le but étant d’empêcher la firme de collaborer avec des entreprises américaines. S’il est contraint de se passer du « Play Store d’Android », pour affirmer son indépendance, Huawei doit faire face à un autre obstacle de taille : vendre ses produits sans les services proposés par l’américain Google.

 

Google est incontestablement le leader mondial sur le marché et les deux seuls pays qui peuvent remplacer le moteur de recherche américain sont la Russie avec Yandex et la Chine, grâce à Baidu. Mais en France, Google s’accapare toujours 92% du marché. Outre le moteur de recherche américain, les services annexes (cloud, gestion des courriels et autres) renforcent le leadership de l’entreprise californienne. Des avis mitigés concernant le dernier modèle de smartphone Huawei en vente dans l’Hexagone prouvent que le « produit » américain est devenu indispensable pour la gestion et la sauvegarde de toutes nos données personnelles : sans Google, le terminal est quasi-inutilisable.

 

Pour suivre sa stratégie économique, la firme chinoise n’a pas d’autres choix que de se calquer sur le « modèle » Apple : collaborer avec l’entreprise américaine, afin de permettre à chaque utilisateur d’accéder à une large gamme d’applications (qui fonctionnent) à l’instar de l’AppGallery sur IPhone. Aussi, si Safari est un navigateur par défaut à l’international, Huawei opte plutôt pour un moteur de recherche par défaut différent, en fonction du pays de vente. Ce choix est sûrement le fruit d’une décision stratégique puisque la multinationale a pour projet de délocaliser ses filiales en Europe. Cette opération a pour objectif de faciliter le développement de son propre système d’exploitation, mais elle constitue un autre avantage : l’analyse du marché et des tendances où les filiales sont implantées afin de proposer des produits « made in Europe ». De ce fait, pour approcher et toucher les consommateurs français, Huawei intègre dans sa stratégie commerciale Qwant, un acteur qui attire de plus en plus l’attention. Ce dernier sera proposé comme moteur de recherche par défaut pour le marché français et sera uniquement préinstallé pour les autres pays européens.

 

Récemment plébiscité par l’administration française, les fonctionnaires l’utiliseront bientôt comme moteur de recherche par défaut sur les ordinateurs et smartphones. Le but est d’aider la start-up à augmenter sa part de marché qui reste faible, même si cet accord reste vacillant faute de résultats commerciaux insuffisants. Cette difficulté à attirer de nouveaux utilisateurs est-elle due à un manque de notoriété ou est-ce le résultat d’un produit encore peu performant ?

 

Qwant : un moteur de recherche performant ?

Qwant peine à se développer en France et cela était prévisible face au géant américain. Mais Google n’est pas le seul concurrent, puisque Bing de Microsoft est également exploité par les Français. Depuis 2013, des faiblesses techniques, liées à l’indexation et aux algorithmes sont relevées par des experts et des internautes. Encore aujourd’hui, les résultats de recherche sur Qwant manquent de pertinence : avec des résultats obsolètes, des pages 404 ou la mise en avant de sites complotistes.

 

Mais l’argument de Qwant pour se vendre est la protection de vie privée. Il se veut plus respectueux que Google en promettant de n’enregistrer aucune donnée personnelle. Toujours dans cette optique, l’entreprise française a également pour projet de créer un service de recherche privée et intégrer une fonction anti-traçage pour rassurer ses utilisateurs. Mais cette protection des données est remise en question par un grand nombre depuis la signature de partenariat entre Qwant et Microsoft en 2019. Entre suspicion de transfert des données vers les GAFAM et simple « méta-moteur » réalisé grâce aux API de Bing, une question peut alors être soulevée : Qwant est-il un moteur de recherche ou une simple interface ?

À l’instar du cas Qwant-Microsoft, l’accord Qwant-Huawei sème le doute quant à la protection des données personnelles. La start-up française assure que le moteur de recherche passe par les serveurs de Qwant et non ceux de Huawei. Pourtant, cette condition de partenariat peut être évincée facilement par la Chine. L’Empire du Milieu aura la possibilité de faire pression sur l’entreprise française pour qu’elle lui cède la majorité des serveurs (et d’accéder aux données), comme il s’est déjà produit avec Amazon. Un autre moyen serait l’infiltration des serveurs grâce à une puce espionne, comme cela avait été observé en 2018 avec les serveurs Apple.

 

Qwant – Huawei : intérêt commun et stratégie d’influence ?

Ce partenariat entre la France et la Chine s’inscrit cependant dans une stratégie d’influence pour servir un intérêt commun. Pour la firme asiatique, qui se laisse entraîner dans une escalade de représailles contre les États-Unis, l’intégration d’un moteur de recherche qui protège la vie privée est un moyen de répondre aux États-Unis qui l’accusent d’espionner ses utilisateurs. Pour Qwant, cette association avec Huawei est une opportunité de croissance et lui permet d’atteindre sa principale cible : le marché des smartphones. Cette stratégie lui a permis d’augmenter son nombre d’audiences de 20% en 2020 dans l’Hexagone et l’aide à se démarquer de Bing et de Google.

 

Mais cette collaboration « cordiale » France-Chine ne cache-t-elle pas, à terme, le rachat de l’entreprise française par l’entité asiatique ?

 

Emeline Strentz