Analyse

Sûreté des camps de migrants : un enjeu humanitaire devenu un enjeu d’intelligence économique

Le 11 juin 2020 par Simon Melaine

Nécessaire au milieu depuis la moitié du XIXieme siècle, la sûreté des biens et des personnes lors de missions humanitaires a évolué. L’enjeu sécuritaire permet de stabiliser ce qui est devenu un marché lucratif pour les entreprises privées.

A la fin du mois d’août 2019, dans le camp de réfugiés de Lesbos, en Grèce, un adolescent meurt et deux autres personnes sont blessées lors d’une bagarre. Ces incidents fortement médiatisés forcent la mise en place d’une réelle prise en charge de la population au sein du camp, afin d’assurer la sécurité des personnes.  De tels événements ne sont pas rares dans le contexte de la crise migratoire majeure depuis le début du conflit syrien. Les déplacements de populations sont à l’origine de la création de nombreux camps de réfugiés à travers le monde comme Bidibidi en Ouganda ou Zaatari en Jordanie. Ces derniers sont majoritairement gérés par les Nations Unies ou par des acteurs non-gouvernementaux. Des besoins croissants fragilisent la gestion de ces camps qui souffrent d’un déficit de moyens financiers et matériels ainsi que d’un manque de soutien public, rendant l’implication d’acteurs privés nécessaire.

Se développe en conséquences une sorte de  « business » migratoire incluant des opérateurs privés et entreprises spécialisées, tels que European Homecare, BOSS Security & Services et Kotter, qui tentent de récupérer des parts d’un nouveau marché. Cette implication est encouragée par un vide juridique qui permet l’insertion d’opérateurs privés sur ce marché estimé à plusieurs millions de dollars. Le développement des activités d’entreprises n’est possible que dans le cadre de la sécurisation et la gestion des camps de réfugiés. A ce titre, la sécurisation est devenue un véritable enjeu d’intelligence économique ouvrant sur un marché encore peu exploité, appelé aussi « industrie de l’aide » et estimé en 2013 à au moins 25 milliards d’euros par an.

L’évolution du secteur de la sûreté sur les dernières années explique en partie ses activités dans l’humanitaire. Précisément, l’expertise de la sûreté dans le cadre de missions humanitaires s’est développée dans la deuxième moitié du XXIème siècle en réponse à la mutation des conflits. Cette tendance correspond à la multiplication des acteurs sources de menaces qui tendent vers un non-respect de certaines règles du droit humanitaire appliquées jusque-lors. Les autorités américaines qui militarisent l’aide humanitaire en sont un exemple. Pour répondre à ces nouvelles menaces, les organismes humanitaires cherchent à protéger leurs membres en accentuant la protection des personnes sur le terrain et au siège. Une étude menée par l’institut J. Hopkins et l’AWSD (Aid Worker Security Database) montre une multiplication par 4 du nombre de victimes dans la profession entre 1997 et 2013. Ces nouvelles menaces peuvent être constatées notamment en Afghanistan, à travers l’attaque des talibans en mai 2019 dans les bureaux de CARE et Counterpart, tuant 3 de ses membres et plusieurs civils.

Dans un contexte de judiciarisation de la société, les organisations humanitaires sont de plus en plus prises à partie sur leur responsabilité légale et morale visant à assurer la sécurité de leurs employés. Pour mémoire, en 2012, une ONG norvégienne fut attaquée en justice par un de ses salariés à la suite d’un enlèvement au Kenya dû à un manquement à la sécurité  du personnel. L’ONG fut condamnée à payer des dommages et intérêts à hauteur de 4,4 millions de couronnes. Face à ces problématiques, une culture structurée de la sûreté émerge au travers du développement de guidelines tels que le « Good Practice Review » élaboré par Koenraad van Bradant ou encore l’établissement de postes de chargés de sécurité comme chez Médecin Sans Frontière (MSF) pour la première fois en 2013.

La sûreté n’étant pas (jusqu’à récemment) une compétence métier cultivée par l’aide humanitaire, le besoin de professionnalisation dans ce domainea amené à recourir à des acteurs spécialisés, le plus souvent issus du secteur privé. Cette prise de conscience, soulignant un manque d’expertise, est ce qui a amené l’ouverture du secteur humanitaire, traditionnellement public et à but non lucratif, aux acteurs privés. Au-delà de la problématique  sécuritaire, ce sont des produits de première nécessité tels que des abris, qui s’ouvrent comme marché pour ces derniers et qui sont financés par les acteurs non-gouvernementaux comme le Haut-Commissariat aux Réfugiés des Nations. Le HCR cherche des nouveaux sous-traitants là où les ONG manquent de financements face aux besoins du terrain. Ces sous-traitants apportent de nouvelles méthodes et solutions aux besoins humanitaires.

Récemment, durant le premier Sommet Mondial de l'Humanitaire à Istanbul en 2016 le versant économique est abordé, ce nouveau marché s’est largement ouvert en offrant l’opportunité aux entreprises de se faire une place dans un secteur porteur qui semble plein d’avenir. On soulignera l’apparition de produits tels que des « livres clés en main », des rations alimentaires autochauffantes ou encore des lampes autonomes directement vendues aux réfugiés. On en vient à établir des guides pour promouvoir et expliciter les termes et directives de cette coopération toujours plus poussée entre acteurs humanitaires et privés.

Ces partenariats ne peuvent se développer que dans un contexte humanitaire sûr ce qui a amplifié le besoin sécuritaire dans les camps où les acteurs privés sont à la fois source d’expertise et de désengagements. Ainsi, la société G4S, impliquée dans de nombreux contrats de gestion de sécurité de ces camps, prospère dans le contexte de la crise migratoire.

Le besoin en sécurité de l’aide humanitaire est devenu un enjeu pour de nombreuses entreprises car ayant ouvert un marché lucratif et croissant en matière de services liés à la prévention d’actes malveillants en zone à risques. Aujourd’hui, la gestion des camps de réfugiés a permis de révéler une place pour ces acteurs privés. Néanmoins, ce constat d’un besoin d’acteurs économiques a lui-même souligné - pour les entreprises - le besoin de stabilité de ces camps afin de garder ces derniers ouverts et accessibles en tant que marché. Cet enchevêtrement de motivations humanitaires et économiques ne se fait pas sans mal, notamment du côté des acteurs humanitaires eux-mêmes. Il est nécessaire pour ces entreprises d’analyser l’équilibre entre profit, qualité de service et opinion publique.

 

Simon Melaine

Club Sûreté AEGE

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