Analyse

[JdR] Panorama des conflits dans le monde : quels risques géopolitiques futurs ?

Le 18 juin 2020 par Benjamin Roman
Crédit photo : Ronaldo Schemidt/AFP

L’année 2019 a été une année charnière dans les conflits internationaux : influence grandissante des cartels au Mexique, mouvements contestataires au Chili, au Liban à Hong Kong et en Irak, insurrections en Somalie et en Afghanistan et dégradations des conditions de sécurité sur la bande sahélo-sahélienne. Ces conflits pourraient être accentués par la pandémie du Covid-19, où l’on pourrait observer une rupture d’approvisionnement de l’aide humanitaire, une limite des opérations de maintien de la paix, une influence grandissante des groupes terroristes et un développement de l’économie parallèle.

Sahel : un risque d’internationalisation des conflits

L’intensification des activités des groupes extrémistes a provoqué une instabilité chronique au Sahel. Le Front de libération du Macina, l’Etat Islamique au Grand Sahara (EIGS) et Ansaroul Islam ont multiplié le nombre de leurs attaques par deux chaque année depuis 2015. Dans le même temps, le conflit malien de 2012 est devenu le nouvel épicentre d’un conflit qui s’est internationalisé par sa communication aux régions limitrophes. Certains membres du groupe ethnique des Peuls se sont radicalisés et ont rejoint les groupes djihadistes. En effet, ces derniers auraient instrumentalisé les conflits ethniques internes pour influencer sur le climat sécuritaire de la région (exploitation de la frustration au profit de la radicalisation, fragiliser la capacité des États...). Ces actions s’inscrivent dans la stratégie des groupes djihadistes qui consiste à apporter une sécurité (physique, financière, alimentaire...) aux groupes ethniques et de se protéger contre la corruption d’État.

 

Cette situation pourrait participer à l’escalade des violences intercommunautaires au Sahel. Ainsi, les milices dozos du centre du Mali et les milices communautaires mossi koglweogo au Burkina se lancent dans une guerre contre les Peuls. Les conflits intra-communautaires, l’intensification des violences ethniques et le déploiement de milices au sein de la société pourraient aboutir à terme en à une guerre civile.

 

Par ailleurs, la crise du Covid-19 participe à une augmentation de l’insécurité au Sahel. Tout d’abord, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire et le Mali devaient organiser des élections législatives et présidentielles décisives pour la stabilité de la région. En Côte d’Ivoire, la date des élections semble incertaine (31 octobre 2020). L’incertitude des élections dans la région pose un problème de sécurité.

 

La capacité des États à gérer la crise sanitaire influe également sur la sécurité. La politique de santé publique dans ces États est fragile : 15 lits de réanimation au Burkina Faso et 40 au Mali. Cette situation est profitable aux groupes terroristes qui ont intensifiés leurs attaques dans la région : hausse de 59% des attaques par rapport à la même période en 2019.

 

Mexique : menace d’insurrection par les cartels

Depuis 2017, année marquée par un nombre record d’homicides, le Mexique est en proie à une intensification des violences : en 2019, 31 000 personnes ont été assassinées (nouveau record). Cette intensification des violences s’accompagne d’une diversification de la criminalité. Outre l’assassinat et les enlèvements, les décapitations et les pendaisons publiques se font de plus en plus communes. Les capacités des cartels (hommes, armes et financement) font craindre le risque d’une insurrection. En octobre 2019, une fusillade de 12 heures a eu lieu entre le cartel de Sinoala et les forces de sécurité à Culiacan. Cette opération avait pour objectif de capturer le fils du baron de la drogue El Chapo. Le gouvernement a été contraint de libérer Ovidio Guzmán (fils d’El Chapo) pour désenclaver la situation. D’autres violents affrontements se sont déroulés dans les États de Guerrero et de Michoacán (28 victimes) et près de la frontière américaine dans l'État de Coahuila où un cartel a lancé une offensive contre les forces fédérales (22 morts).

 

Cette escalade de violences peut s’expliquer par la politique menée par l'ancien président Felipe Calderon, qui avait déclaré la guerre contre la drogue en 2006. Toutefois, cette démarche a eu effet l’inverse : l’arrestation des barons de la drogue a entrainé une fragmentation des cartels, qui seraient au nombre de 37 aujourd’hui. Ces derniers sont en concurrence sur les marchés de la drogue, des enlèvements, de l’extorsion et sur le trafic d’êtres humains.

 

Une enquête d’avril 2020 conduite par de l’Institut National de la Statistique et de la Géographie (INEGI) montre que près de 75% des jeunes de plus de 18 ans considèrent leur environnement comme dangereux (hausse de neuf points par rapport aux trois dernières années). Face à la détérioration des conditions de sécurité, des manifestations très structurées se sont organisées à travers tout le pays.

 

Par ailleurs, à l’instar des mafias italiennes, les cartels profitent de la crise du Covid-19 pour étendre leurs influences. Le cartel El Chapo distribue des colis de première nécessité à destination des plus démunis. La tendance a été reprise par d’autres cartels comme celui de Sinoala.

 

Inde : une généralisation des conflits

Le conflit Inde/Pakistan s’est intensifié en août 2019 en raison de la révocation de l’autonomie constitutionnelle du Cachemire indien, région revendiquée par le Pakistan. Cette décision a provoqué des attaques transfrontalières le long de la ligne de contrôle : 582 bombardements transfrontaliers ont été signalés en 2019, contre 349 en 2018. En réponse à ces attaques, des dizaines de milliers de soldats ont été positionnés dans la vallée du Cachemire, des dirigeants politiques ont été assignés à résidence et de sévères restrictions ont été imposées aux communications.

 

Face à la montée des tensions, le spectre d’une guerre indo-pakistanaise ressurgit. L’asymétrie des forces en faveur de l’Inde – déploiement rapide des forces en territoire pakistanais, renforcement des moyens financiers – pourrait être contrebalancée par les menaces de riposte nucléaire de la part d’Islamabad (estimation de 110 à 130 bombes nucléaires). L’armée pakistanaise a d’ailleurs menacé de frapper l’Inde avec des missiles nucléaires courte portée.

 

Au niveau interne, le projet de Loi sur la citoyenneté (amendement) 2019 (CAA) a fait polémique. Cette loi s’inscrit dans un climat sous tension après la révocation de l’autonomie du Cachemire. Certains perçoivent cette loi comme excluant les musulmans ; d’autres s’opposent aux ramifications démographiques prévus dans le cadre de ce projet de loi, ce qui contribue à une intensification des menaces ethniques. La région du NordEst est un point de passage frontalier (PPF) avec le Bangladesh. De fait, les questions relatives à l’immigration ont été une source de conflit entre les populations indigènes et immigrées. En 2018, le chef d’un groupe séparatiste militant a menacé de massacrer les hindous bengalis si le projet de loi était voté. En août 2019, deux millions de personnes avaient perdu leur citoyenneté dans l’État d’Assam. Après l’adoption de la CAA le 19 décembre 2019, de violentes manifestations ont éclaté à travers tout le pays. Le 4 janvier 2020, 18 personnes ont trouvé la mort pendant les affrontements entre la police et les manifestants.

 

Par ailleurs, la gestion de crise controversée de l’Inde a suscité des manifestations à travers le pays. Le 17 mai 2020, une manifestation a éclaté à Rajkot, dans l'État de Gujarat, où se sont affrontés 3000 migrants et la police. Au total, ce sont cinq policiers et un journaliste qui ont été blessés.

 

Iran : vers une militarisation des conflits ?

Le retrait américain de l’accord relatif au nucléaire iranien en 2015 a marqué un tournant majeur dans l’escalade des tensions au Moyen-Orient. La guerre économique que mène Washington contribue à l’intensification de la pression contre Téhéran : réductions du nombre de barils de deux millions à environ trois cent mille par jour, récession de 9,5% en 2019... Le 21 avril 2020, la FDD (Foundation for Defense of Democraties) a signé un appel à doubler les sanctions contre l’Iran. La FDD est un institut spécialisé sur les questions de sécurité nationale et de politique étrangère. Il exercice une influence auprès du gouvernement notamment par ses analyses qui y sont reprises.

 

Les États-Unis et l’Iran se livrent à un véritable jeu de ping-pong asymétrique.  Le 14 septembre 2019, les États-Unis imputent à l’Iran l’attaque des installations pétrolières stratégiques en Arabie Saoudite. Le 2 janvier 2020, une opération par drone militaire aboutit à la mort du général Soleimani en Irak. La capacité militaire de Téhéran – estimée à 523 000 militaires et 13,2 milliards de budget – ne lui permet sans doute pas d’entrer en confrontation armée directe avec les États-Unis. En revanche, Téhéran contre-attaque en lançant une douzaine de missiles sur deux bases iraquiennes, Anbar et Erbil, abritant des militaires américains. À la suite de cette opération, le commandant de la division aérospatiale de l'IRGC (Corps des Gardiens de la révolution islamique) a tenu une conférence de presse où il posait devant les drapeaux des six groupes armés soutenus par l’Iran : le Hezbollah libanais, les unités de mobilisation populaire irakiennes, le Hamas palestinien, Ansar Allah yéménite et les brigades Fatemiyoun et Zainebiyoun (qui sont toutes les deux actives en Syrie). Lors de cette conférence de presse, l’IRGC menaçait implicitement les intérêts américains par le biais de ces groupes armés.

 

Face à un conflit asymétrique, l’Iran pourrait accentuer ses attaques sur le plan cyber ou sur le détroit d’Ormuz, couloir maritime stratégique pour l’approvisionnement en hydrocarbure. Des attaques lui ont d’ailleurs été attribuées contre des tankers en 2019. Le 15 avril 2020, des navires iraniens sont venus à la rencontre de navires américains, sans toutefois ouvrir le feu. En réponse, le président Donald Trump a ordonné le 22 avril 2020 de détruire toutes les embarcations s’aventurant trop près de navires américains.  Sur le plan cyber, le département américain de la sécurité intérieure alerte sur la capacité de l’Iran à attaquer des infrastructures critiques. 

 

Par ailleurs, la pandémie du Covid-19 vient alimenter les tensions diplomatiques. Le pays est considéré comme le premier foyer dans la zone moyenne-orientale, ce qui contribue à l’aggravation de la situation économique et humanitaire du pays. Téhéran a alors conduit des stratégies d’influence pour alléger ces sanctions américaines. En sus de ces pressions s’ajoute la question du nucléaire iranien avec la publication d’un rapport du 03 mars 2020 de l’AIEA (Agence Internationale sur l’Énergie Atomique). Ce document confirme l’aggravation de la situation et évoque même la possibilité d’une crise diplomatique internationale d’ici la fin de l’année.

 

Le Covid-19, entre facteur de crise et vecteur d’opportunités ?

La situation dans les pays subissant un conflit pourrait prendre un tournant avec la pandémie du Covid-19. Pour les pays les plus touchés par l’épidémie, les dirigeants accorderont certainement la priorité à des actions liées à la crise sanitaire. Ainsi, des groupes criminels ou terroristes pourraient saisir l’opportunité pour étendre leur influence, comme nous avons pu le constater avec les mafias italiennes, les cartels au Mexique ou les groupes djihadistes au Sahel. Cette situation pourrait contribuer à la dégradation des conditions de sécurité, où l’on pourrait constater une multiplication des incidents de sécurité et de tentatives d’ingérence par des puissances ou groupes étrangers.

 

Pour autant, cette crise sanitaire pourrait également être vecteur d’opportunités, notamment pour faire évoluer les mentalités. Ainsi, la question sur le nucléaire iranien pourrait aboutir à un consensus, ce qui apporterait une certaine stabilité dans la région. Le Venezuela et la Colombie ont décidé – après plus d’un an sans rencontre officielle – d’apporter une réponse commune dans les zones frontalières pour gérer la crise sanitaire. Un autre exemple encourageant apparait aux Philippines où le président Rodrigo Duterte a annoncé un cessez-le-feu avec les opposants communistes pour concentrer ses efforts sur la gestion de l’épidémie.

 

Enfin, Joakim Kreutz du département des conflits et de la paix de l’université Upssala, avançait dans une étude de 2012 que certains conflits ont été atténués par des accords signés à la suite de catastrophes naturelles. Il est possible d’imaginer qu’une dynamique similaire puisse s’appliquer dans la résolution de certains conflits actuels.

 

                                                                                                               Benjamin Roman

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