Analyse

[Conversation] Eric André Martin : IDE, relance et contrôles des investissements (Partie 2/2)

Le 23 juin 2020 par Portail de l'IE

Le Portail de l'IE s'est entretenu avec monsieur Eric André MARTIN, Secrétaire général du Comité d’études des relations franco-allemandes (Cerfa) à l'IFRI. Alors que la crise du Coronavirus a secoué les certitudes et modes de penser l'économie au niveau mondial, beaucoup d'Etats se pose la question de relocaliser leurs industries qu'ils estiment stratégiques. Mais dans le même temps, les investissements étrangers, parfois leviers de délocalisations n'ont pas cessés. Comment concilier la relance, l'attractivité économique de nos sociétés tout en opérant un contrôle plus concret des IDE ?

PIE : Nous parlons en filigrane du financement de l’innovation et de l’utilité des fonds d’investissement comme levier…

EAM : En effet, indéniablement l’utilisation des fonds d’investissement, souverains ou non n’est pas une tendance nouvelle. Depuis le début des années 2000, leur nombre et le volume financier qu’ils représentent ne cessent d’augmenter. Ce qui est la preuve de leur importance.

Attirer des fonds est aujourd’hui un élément important d’une économie ouverte et attractive. Pour cela il faut s’assurer de la stratégie du fonds. Concernant le Lac d’Argent français, c’est une solution efficace pour protéger certains de nos champions. Néanmoins il faut s’interroger dans quelle mesure ce dispositif est transposable d’un secteur d’activité particulier, comme la défense, à l’ensemble de l’économie et notamment à des secteurs innovants.

 

PIE : Pourriez-vous développer ?

EAM : le Lac d’Argent a manifestement pour objectif de protéger des secteurs sensibles face à des risques de prise de contrôle, mais il ne m’apparaît pas comme un outil de promotion de l’innovation.

La question sous-jacente c’est de construire une  politique d’innovation nationale et européenne, ce qui implique d’être en capacité de prendre des risques financiers. Mais également que l’on s’assure d’un cadre suffisant pour favoriser son épanouissement, hors du contexte financier. On parle ici de la protection de la propriété intellectuelle, de la lutte contre la fraude, etc…

Attirer des capitaux est un levier important, mais il n’est pas suffisant, la construction d’un écosystème favorable à l’innovation est indispensable.

 

PIE : En avril dernier le Député Marleix a déposé une proposition de loi visant à la construction d’un Fonds souverain français dont une des sources de financement pourrait être l’émission d’obligation et donc l’appel à l’épargne. Qu’en pensez-vous ?

EAM : C’est une solution à considérer comme un moyen de diversifier les sources de financements au profit de l’économie. Drainer de l’épargne nationale peut être utile pour mobiliser des ressources à des fins d’investissement. Mais je crois que l’échelle véritable du problème est au niveau de la zone euro, du fait notamment que l’excès d’épargne n’est pas investi dans la zone euro. Il faut rétablir la confiance des prêteurs dans l’économie de la zone euro.

 

PIE : En reprenant un peu de hauteur, on le voit au regard de nos échanges, utiliser les fonds d’investissement peut être un levier de protection et de promotion, voyez vous à l’international d’autres « bonnes pratiques » que nous pourrions utiliser afin de protéger nos enjeux stratégiques au niveau européen ?

EAM : La question est de savoir dans quelle mesure l’Europe va devoir adapter son modèle sans pour autant se transformer en économie dirigée. Est-ce que les tentions internationales que nous connaissons vous nous amener à être beaucoup plus dirigistes et beaucoup moins ouverts, c’est toute la question.

Depuis plusieurs années, un accord sur les investissements est en négociation entre la Chine et l’Union européenne, qui souhaite amener Pékin à ouvrir davantage son marché. L’Allemagne en a fait une priorité de sa présidence et l’on verra dans les prochains mois ce qu’il faut en attendre.

Si les dynamiques dont nous parlions devaient s’accentuer, les mécanismes de régulation par la concurrence devraient se réduire au profit de formes de régulations plus interventionnistes,  ce qui  aurait un impact structurel sur le commerce international.

 

PIE : Et l’OMC dans tout ça ?

EAM : C’est vrai qu’on en parle peu. L’OMC est considérée à juste titre comme une création américaine sur la forme et le fond, mais les Américains, eux-mêmes, considèrent l’OMC comme trop peu efficace pour défendre leurs intérêts. C’est pourquoi, ils sont entrés dans un bras de fer direct avec la Chine.

La situation est difficile car si elle ne parvient pas à se réformer, l’OMC, pourrait devenir obsolète. Une telle situation ferait le jeu des rapports de force et pourrait par exemple déboucher sur des procédures de règlement des différends répondant à des normes diverses, ce qui scellerait la fin de l’universalité.

L’Union européenne, avec son marché unique, représente une protection importante pour les acteurs économiques, qu’il ne faut pas sous-estimer. Mais la crise du Covid 19 constitue une piqure de rappel, face aux enjeux d’une compétition économique qui se durcit. L’Europe doit réussir la transition de son économie vers des secteurs qui la repositionneront vers des productions d’avenir. Au sortir de la crise il ne faudra pas simplement utiliser nos moyens pour soutenir des secteurs déclinants mais privilégier ceux qui créeront la richesse et les emplois de demain.

 

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