Analyse

[Conversation] Ludovic Ouvry, l’innovation et les productions duales dans les PME (Partie 1/2)

Le 26 juin 2020 par Christophe Moulin & Jean-Baptiste Loriers

Le portail de l’IE a eu la chance de s’entretenir avec Monsieur Ouvry, auditeur de l’Institut des Hautes Études de Défense Nationale (SR 194), vice-président cofondateur du cluster EDEN et officier de réserve (RC) de l’Armée de l’air et Président de la société éponyme qui fournit depuis plusieurs années les armées en matériels NRBC. Avec la crise du Coronavirus Ouvry à rapidement adapté sa chaîne de production pour produire un masque réutilisable, basé sur son expérience des productions duales.

Portail de l’IE : Pourriez-vous nous parler de votre société, de son histoire et de votre parcours ?

Ludovic Ouvry : Ingénieur textile de formation, avec une spécialité en chimie, c’est une première expérience de la fabrication de tissus techniques, dans le domaine spatial, qui m’a convaincu de créer une entreprise de conception et de production d’équipements de protection individuels NRBC.

Quinze ans plus tard, Ouvry s’est spécialisé dans les systèmes de protection individuelle corporelle et respiratoire. Ces produits sont destinés à tous les opérateurs d’interventions de défense, sécurité et sûreté, à ceux qui risquent leur vie pour défendre la nôtre. Notre domaine d’expertise est bien évidemment parfaitement dual, et l’emploi des équipements et systèmes Ouvry sont appréciés aussi bien en cas de crise sanitaire, en cas de catastrophe industrielle que pour un usage plus fréquent de protection individuelle préventive pour l’industrie, l’agriculture et les infrastructures critiques.

Notre siège est situé à Lyon, un grand pôle industriel et technologique. Son histoire est fortement marquée par le textile comme par la chimie, notamment le quartier de Vaise, au sein des anciennes filatures de tri acétate de cellulose de Rhodiacéta… précisément là où se trouvent aujourd’hui nos bureaux et nos ateliers de production.

PIE : Quels sont aujourd’hui les grands défis de votre société, quelles sont ses échéances stratégiques à moyen terme ?

LO : La crise sanitaire avec les mesures de confinement que nous venons de connaître au printemps 2020 a constitué un immense défi pour de très nombreuses entreprises. Grâce aux mesures de continuité et de reprise de l’activité que nous avons mises en place dès le début du mois de février, nos activités n’ont jamais cessé. Certaines ont été adaptées aux règles de déconfinement, ce qui nous a d’ores et déjà permis de revenir à un rythme normal de production et de fonctionnement. Respecter nos engagements et nos contrats en cours, c’est notre premier défi.

A moyen terme, il nous faut allier l’activité déjà engagée avant la crise et la production d’un nouveau masque potentiellement destiné au grand public, le masque Ocov. Nous avons des contrats importants d’équipements de protection individuelle avec les armées françaises et avec de nombreux clients en France et à l’export dans le domaine de la santé, des secours et de la sécurité, de l’industrie et de l’agriculture. Plus largement, nous devons nous montrer toujours créateurs et non suiveurs. Cela avait déjà été le cas lors de la crise Ebola. Nous avions participé à la protection de professionnels de la santé. Aujourd’hui, nous contribuons à faire rempart au coronavirus.

PIE : Dans une optique de développement « durable », comment votre offre contribue-t-elle à répondre au double enjeu posé par la crise actuelle, à savoir le besoin d’innovation technologique sur le court terme associé à la capacité de production industrielle sur le long terme ?

LO : Nous avons depuis longtemps pris en considération les aspects environnementaux et les besoins en développement durable. La tenue NRBC Félin que nous avons conçue et produite pour l’armée de Terre à partir de 2008 était déjà plus écologique que les tenues en plastique utilisées alors. Nous avons ensuite développé des tenues pour d’autres secteurs d’activité à partir de ce type de tissu en l’adaptant au besoin des opérateurs et en le faisant évoluer techniquement. Il en est de même de notre outil de production et notre chaîne logistique amont et aval, qui sont définis en tenant compte des exigences de recyclage et tri des déchets souillés ou contaminés.

Le nouveau masque Ocov en est aussi l’exemple type : sa jupe en plastique souple sans latex est lavable, les filtres sont réutilisables et désinfectables 20 fois alors que les masques actuels sont jetables suivant un concept de consommables à usage unique ! Plus généralement notre charte RSE nous conduit à penser « économie durable » dès la conception des produits : sélection des matières premières, mode de fabrication, transport et logistique, recyclage et fin de vie.

PIE : Vous êtes parvenus à mettre en place une collaboration industrielle cohérente et utile grâce à l’usage des réseaux des 3 partenaires formant le consortium pour la production des masques OCOV (Michelin, CEA, Ouvry). Quel en a été l’élément déclencheur ? L’usage de l’intelligence économique a-t-il été vecteur de cette collaboration ? Quels seraient les enseignements à en tirer pour d’autres PME, groupes industriels et institutions publiques, concernées par les bouleversements économiques nationaux et internationales à venir ?

LO : Avec l’expérience dont nous disposons, c’est très naturellement que nous avons, dès le début du confinement, voulu lancer la production de masques alternatifs de type bandeau chirurgical pour les forces de l’ordre. En moins de 4 jours, nous avons lancé la production de 5000 masques pour arriver aujourd’hui à plus de 100 000 ! C’est la raison pour laquelle, lorsque nous avons été contactés fin mars par le CEA qui venait d’inventer en urgence avec Michelin un prototype de masque contre le Covid, j’ai accepté de prendre la responsabilité de développer ce masque et de l’adapter aux besoins des opérateurs de santé, de secours et d’intervention. J’ai pris cette décision en 24 heures.

Pour arriver au masque Ocov tel qu’il est, pour concevoir et organiser la production, la logistique et la commercialisation nous avons mis quelques semaines alors qu’en temps normal il aurait fallu deux ans !

Ouvry n’a pas été sollicité par hasard, et c’est là que la notion d’intelligence économique prend tout son sens. Le projet Ocov s’inscrit dans la continuité des développements et d’industrialisation d’équipements de protection respiratoire menés depuis 2010.  En particulier nous fabriquons les masques OC50 et OPC20 déjà utilisés par les services spécialisés d’urgence et de secours et dans les unités hospitalières de traitement des victimes contaminées ou irradiées, par les armées, police et gendarmerie. En recherche et développement, nous avons beaucoup travaillé à l’amélioration de la tolérance thermo physiologique et au confort du port de tels masques.

Vous comprenez la complexité de ce que cache l’association de l’industrialisation et de la commercialisation d’un tel équipement de protection individuelle. Cela n’a été possible que parce que « l’équipe Ouvry » est rôdée, soudée et solidaire et qu’elle est en interaction totale avec son réseau de partenaires, de sous-traitants et fournisseur. Tout cela a été fait sous fortes contraintes de confinement et en travail à distance par téléphone, visioconférence, tchat ou mail.

Cela a fonctionné parce que nous avons un fonctionnement matriciel basé sur la connaissance parfaite des responsabilités et du rôle de chacun dans les différents processus de l’entreprise : achat, R&D, logistique amont – aval, production avec évidemment l’action commerciale, toujours à l’écoute de l’acheteur et de l’utilisateur final.

PIE : La production d’Ouvry est-elle 100% française ou dépend-elle partiellement d’éléments (matériaux, expertise…) dont la production est externalisée ?

LO : Nous veillons à ce que notre production soit « madeinFrance », provenant de savoir-faire très différents les uns des autres, complémentaires, et nous trouvons nos partenaires dans différentes régions de l’Hexagone. Notre architecture industrielle est celle d’une entreprise textile située sur un même site, avec une équipe internationale.

 

Suite et fin le 29 juin 14h

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