Analyse

[Conversation] Ludovic Ouvry, l’innovation et les productions duales dans les PME (Partie 2/2)

Le 29 juin 2020 par Christophe Moulin & Jean-Baptiste Loriers

Suite de nos échanges avec Ludovic Ouvry, Président de la société éponyme qui fournit depuis plusieurs années les armées en matériels NRBC. Avec la crise du Coronavirus Ouvry à rapidement adapté sa chaîne de production pour produire un masque réutilisable, basé sur son expérience des productions duales.

PIE : Dans votre activité, quelle définition faites-vous de l’intelligence économique ? L’utilisez-vous ? Êtes-vous en lien avec des services de l’État en charge de ces questions ?

LO : La définition classique de l’intelligence économique nous convient bien : c’est l'ensemble des activités coordonnées de collecte, de traitement et de diffusion de l'information qui nous est utile, en vue de son exploitation, à quoi s’ajoutent les actions d'influence et de notoriété ainsi que celles liées à la protection de l'information.

A l’échelle d’une PME, il est aussi indispensable de s’en saisir qu’inutile d’en avoir une conception trop théorique. Pour nous, elle passe surtout par nos relations extérieures, notre R&D et notre culture résolument internationale (on parle 18 langues chez Ouvry !). Nous sommes en lien constant avec les autorités de défense, de sécurité et de sûreté, dont les exigences s’accompagnent de nombreux retours d’expérience et d’échanges d’informations qui nous sont précieux. Concernant la R&D, qui est d’une certaine manière proche de l’IE, nous privilégions la recherche en coopérant avec deux laboratoires universitaires en France, plus particulièrement à Lyon. Pour l’écosystème économique, nous sommes membres de différents clusters et associations tels que le GICAT, le Cluster EDEN, le Cercle de l’Arbalète, Auraction France et le CBRNE Institute.

Nous sommes présents sur de nombreux salons partout dans le monde. Nous assistons à des conférences professionnelles et même, nous en organisons. Tout cela contribue à un principe d’intelligence économique au sens large.

PIE : Vous êtes une entreprise qui produit des biens à utilisations duales, de ce fait vous êtes en capacité de servir à la fois les forces armées et le monde civil. Que pensez-vous de ce positionnement ? Le considérez-vous comme un avantage industriel ?

LO : Nous sommes l’exemple même d’une entreprise duale, c’est-à-dire travaillant à la fois pour des applications militaires et civiles. Sur le long terme, c’est décisif. Le développement de programmes duaux apporte de grands avantages aux PME de la défense et de la sécurité : intervenant pour le secteur de la défense, elles voient certains de leurs coûts de développement et d'innovation financés par les dépenses militaires, mais peuvent d’autre part, en travaillant pour les marchés industriels civils, augmenter leur capacité de production en élargissant les débouchés. Ce qui présente des atouts en termes de coût et d'optimisation de services, conséquence directe de l’industrialisation à grande échelle, avec de plus gros lots de production et bien sûr l'amortissement des coûts fixes sur d'autres produits.

PIE : Dans la continuité de la question précédente, quels sont pour vous les plus grandes barrières à l’innovation pour une PME/ ETI ? Comment voyez-vous le renforcement de BPI dans ce cadre ?

LO : Avant tout, il paraît important de dire que l’innovation c’est une démarche de fonds dans une entreprise. Dans un grand groupe ou une ETI il y a en général un département ou un service R&D. Dans une PME, l’innovation est portée par une poignée de personnes qui font toutes sortes d’autres tâches au quotidien ! De plus l’innovation ne se commande ni ne se décrète. On a cette fibre ou on ne l’a pas. Pour réussir et pour progresser, une PME doit créer autour d’elle un écosystème et un réseau qui lui permettra d’innover à bon escient et à coût maîtrisé. Oyvry travaille depuis longtemps avec des laboratoires universitaires, des instituts de recherche des scientifiques, des experts technico-opérationnels ou surtout avec des praticiens et opérateurs de terrain qui sont - je le rappelle constamment à mon équipe -, nos meilleurs conseils en matière d’innovation !

En France beaucoup a été fait pour encourager, soutenir, stimuler l’innovation dans les entreprises. BPI y a sa part, parmi beaucoup d’autres. Je peux citer l’Agence Innovation de la Défense, l’ANR, les dispositifs innovation de la DGA et du Pacte Défense PME, les forums industriels, les concours tels que le Milipol Award qu’Ouvry a obtenu en 2019…

Indéniablement ce sont autant de possibilités d’avancer et d’innover ! Encore faut-il être dans le bon « cadre » pour obtenir les subventions, les crédits d’impôt ou les prêts annoncés comme accessibles. Encore faut-il avoir la capacité ou le temps de constituer des dossiers souvent complexes à monter, dont on ne sait jamais s’ils seront acceptés et retenus, dossiers pour lesquels il faudra être en mesure d’assurer un bilan précis et régulier.

Dans tous les cas, au-delà de tous ces dispositifs d’aide, il est certain que si une PME n’investit pas sur fonds propres chaque année en R&D, tous ces soutiens n’y suffiront pas.

Enfin, innover n’est pas la finalité, la finalité c’est d’être capables de produire un équipement fiable, sûr et économiquement soutenable pour celui qui l’acquiert. Cela passe par l’ingénierie de production qui n’est pas suffisamment considérée et soutenue en France. On privilégie la recherche fondamentale ou la « smart innovation » qui ne débouchent pas toujours, avec des budgets très importants. Dans le même temps, on peut refuser à une PME un prêt de 30000 euros pour acheter un outil de production ou de test indispensables pour fabriquer un équipement innovant en se référant à un ou deux ratios économiques qui se reportent à une très courte période et qui auront été jugés non conformes aux abaques de cotation des grandes entreprises ! Voici un exemple de carcan administratif dogmatique bloquant qui peut réduire à néant la démarche d’innovation des PME et ETI!

Le masque Ocov est l’exemple même d’une belle et formidable innovation ayant abouti à la réalisation d’un prototype de base qu’il a fallu dans un temps record améliorer, faire évoluer et faire tester à force de travail acharné et grâce à des investissements supplémentaires avant d’en faire l’équipement attendu par celles et ceux qui l’utilisent aujourd’hui. Il a fallu rendre la production en série rentable, supportable et maîtrisable au regard du marché. En outre, il a dû passer le crible des nombreuses réglementations pour pouvoir être commercialisé, ce qui a un coût. Oui l’innovation c’est un enjeu, mais c’est bien l’industrialisation la finalité. Dans ce cas le risque repose sur le dirigeant de la PME et tout ce que je viens de décrire n’est en général pas couvert par les dispositifs d’aide à l’innovation.

PIE : Le sujet de la santé économique des PME/ETI est central dans le contexte actuel. Quelles sont, selon vous, les forces et les faiblesses des mesures économiques prises par le gouvernement français en ce sens ?

LO : Il m’est difficile de parler de ces sujets qui ont une portée nationale. Les mesures d’aide et de soutien aux PME les plus fragiles sont bien évidemment nécessaires. Elles me semblent être adaptées au contexte.

Ce que je sais c’est que ma PME est un cas un peu particulier. D’une part, la crise du Covid 19 est au cœur de l’activité Ouvry : « protéger contre les risques et les menaces NRBC, ceux qui nous protègent ». Nous avons donc continué à travailler dans cet esprit, sous contraintes de confinement ou de télétravail, mais nous avons travaillé et même beaucoup, puisque nous avons produit et diffusé le masque OCOV. Ouvry est concernée par les mesures prises, puisque pour réussir à produire OCOV, l’entreprise a beaucoup investi en achat de moules de production, en sécurisation de matières premières, en tests et en essais, car un tel équipement ne peut être vendu sans précautions ni assurance qualité.

Alors que la France était en pleine crise, j’ai répondu spontanément à une action citoyenne, j’ai pris des engagements et donc aussi des risques entrepreneuriaux. Aujourd’hui alors que « tout redevient comme avant », j’attends de tous ceux qui, au moment fort de la crise (État, institutions régionales ou locales, grands industriels) ont demandé aux PME et ETI de s’engager pour aider les soignants et les urgentistes, qu’ils nous apportent à leur tour, maintenant et dans les mois qui viennent, un légitime soutien. En cette période de retour à la normale, le meilleur soutien qu’ils peuvent apporter à Ouvry, c’est de commander des masques Ocov. Celui-ci démontre son efficacité au quotidien dans les EHPAD, dans les services d’urgence et dans les entreprises de décontamination ou dans les industries de l’alimentaire.

PIE : On parle actuellement beaucoup de résilience industrielle et de nécessité de donner du temps à l’innovation. Qu’en pensez-vous ?

LO : En réussissant à industrialiser et à commercialiser Ocov, nous avons montré qu’une PME est capable d’endosser une montée une charge inédite et inattendue. Nous en sommes très fiers. Certes il faut une stratégie de développement visionnaire, innovante et cohérente, mais il faut la mettre en application, malgré les risques et les contraintes, avec détermination, rigueur, méthode et imagination. Cependant l’audace ne suffit pas, l’innovation non plus. Il faut qu’un esprit de corps soude les cœurs et les énergies. La réussite dépend totalement de l’adhésion et de l’implication solidaire et généreuse des hommes et des femmes qui les font vivre. S’il y a une « résilience », c’est là où elle se trouve principalement !

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