Analyse

GAIA-X, le cloud franco-allemand qui veut poser les bases de la souveraineté numérique européenne

Le 9 juillet 2020 par Aysegul Ceylan

Le 4 juin 2020, dans le cadre d’une conférence de presse, le ministre de l’économie français Bruno Lemaire, et le ministre de l’économie allemand Peter Altmaier, ont dévoilé les contours du projet de cloud européen « GAIA-X », surnommé « l’Airbus du Cloud ».

Ce projet d’infrastructure européenne de données, à l’initiative de la France et de l’Allemagne, est impulsé par la question de la souveraineté des données européennes. Il vise à apporter une alternative européenne aux leaders mondiaux du cloud computing, Amazon, Microsoft, Google et Alibaba, qui détiennent plus de 70% du marché mondial. 

Amazon Web Services est le leader mondial du cloud public (39% de part de marché), Microsoft Azure est en seconde position (19%), suivi de Google Cloud (9%) et Alibaba Cloud (5%). Les quatre géants portent leur part combinée de marché à 72% au troisième trimestre 2019, contre 57% au début de l’année 2016.

 

Construire une infrastructure de données commune

« Nous ne sommes pas les États-Unis, nous ne sommes pas la Chine, nous sommes l’Europe, avec nos propres valeurs économiques et nos propres intérêts économiques, que nous voulons défendre » a déclaré le ministre de l’économie français lors de la visio-conférence.

« Construire une infrastructure européenne représente un point de départ pour la construction d’un écosystème européen de la donnée » a ajouté le ministre Peter Altmaier. « Cette infrastructure nous aidera à retrouver notre souveraineté numérique » indique le communique de presse allemand.

Les deux ministres ont ainsi présenté la feuille de route conjointe franco-allemande du mois d’octobre 2019, fruit du manifeste franco-allemand de février 2019. La feuille de route insiste notamment sur la « dimension paneuropéenne » du projet.

La France et l’Allemagne ont donc encouragé les autres Etats membres à y prendre part : « nous invitons tous les partenaires européens et internationaux qui partagent nos principes fondamentaux d'ouverture et de transparence, de confiance, de souveraineté et d'autodétermination à coopérer avec nous ». Ces principes fondateurs du projet sont détaillés dans un rapport officiel.

GAIA-X est porté par vingt-deux entreprises partenaires françaises et allemandes, telles que Orange, OVHcloud, EDF, Atos, Safran, Outscale, Deutsche Telekom, Siemens, Bosch et BMW. Ces entreprises assurent à la fois l'offre et la demande pour le projet GAIA-X,  selon un communiqué du ministère de l’économie français.

Huit secteurs sont concernés par le projet : l'industrie 4.0/PME, la santé, la finance, le secteur public, le smart living, l'énergie, la mobilité et l'agriculture.

 

Poser les bases d’une souveraineté numérique européenne

Le projet GAIA-X a été évoqué pour la première fois lors du sommet numérique à Dortmund en octobre 2019, au cours duquel la chancelière allemande Angela Merkel s’est prononcée en faveur de la souveraineté des données et de solutions européennes pour les infrastructures numériques.

GAIA-X s’inscrit dans une stratégie européenne en matière de gouvernance de données officialisée par la Commission européenne : « le projet GAIA-X soutient les objectifs de la stratégie européenne pour les données, publiée par la Commission européenne le 19 février 2020 » précise un rapport officiel publié en juin 2020. « Pour être un acteur géopolitique, il faut pouvoir être garant de sa souveraineté technologique » explique la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen.

L’objectif est que GAIA-X devienne le point de départ de la construction d’un « cloud confédéré » au niveau européen, et au-delà. La France et l’Allemagne seraient, d’après le rapport précité, en « étroite relation avec des partenaires en France, Italie, Espagne, Pays-Bas, Suède, Finlande et Autriche, ainsi qu’avec la Commission européenne ». « GAIA-X est un projet par l’Europe, pour l’Europe » indique la page d’accueil du site internet dédié.

En France, le ministre de l’économie a également soutenu la nécessité de protéger la souveraineté numérique de la France et de l’Europe : « les données directement liées à notre souveraineté ou à nos intérêts fondamentaux, comme les données de prix sur des ventes d'avions, ne doivent pas être hébergées autrement que chez un hébergeur national ou européen ».

Cette approche est partagée par des parlementaires et des acteurs du numérique français. Ainsi, dans le cadre d’une conférence sur la souveraineté numérique européenne, le co-fondateur du moteur de recherche français Qwant, Eric Léandri, a expliqué « qu’il faut que les Etats européens s’unissent pour peser sur la scène internationale du numérique. Pour cela, nous avons besoin d’un anti-trust fort au niveau européen, ce qui permettra à l’Europe de retrouver sa souveraineté ». 

 

Se défendre contre l’ingérence numérique étrangère

En France, la question de la souveraineté des données de santé a été récemment évoquée dans le cadre de la mise en place du « Health Data Hub », la plateforme d’exploitation de données de santé publique, en novembre 2019. Le gouvernement français à attribué l’hébergement des données de santé de la plateforme à l’américain Microsoft Azure, malgré les risques d’ingérence, notamment dus au « Cloud Act » qui permet au gouvernement américain d’exploiter des données européennes. Cette décision a notamment été contestée par l’entreprise française OVHcloud, qui compte parmi les entreprises partenaires du projet GAIA-X.

Le 9 juin 2020, un référé-liberté a été adressé au Conseil d’Etat contre le déploiement du Health Data Hub. Cette requête a été rejetée, mais le Conseil d’Etat a toutefois enjoint la plateforme de répondre de sa conformité auprès de la CNIL dans de très brefs délais.

Les approches en matière de souveraineté numérique varient selon les Etats, même en matière de données stratégiques, comme les données de santé.

Le National Health System (NHS), le système de sécurité sociale britannique, a ainsi signé, en octobre 2019, un contrat avec l’américain Amazon, l’autorisant à accéder librement et gratuitement à toutes les « informations de santé, y compris les symptômes, les causes, les définitions, et tout le contenu, les données, les informations et les autres matériaux » détenus par le Department of Health and Social Care, le ministère de la Santé britannique .

Le gouvernement britannique aurait également vendu des licences commerciales et académiques à des entreprises étrangères pour leur donner accès à des données, préalablement anonymisées, en décembre 2019. Quelques mois plus tard, le quotidien The Guardian a révélé que des données de patients britanniques étaient revendues à des laboratoires pharmaceutiques américains sans être correctement anonymisées.

En parallèle, Google a convenu en novembre 2019 d’un partenariat avec l’entreprise Ascension, qui lui a fourni les données de santé de plusieurs dizaines de millions de patient américains sans leur consentement.

En France, au début du mois d’avril 2020, l’entreprise californienne Palantir a proposé à l'Assistance publique-hôpitaux de Paris (AP-HP) d’analyser leurs données de santé pour renforcer la lutte contre la pandémie de Covid-19. L’AP-HP a cependant refusé l’offre. Contrairement à celle-ci, le NHS britannique a accepté de céder ses données de santé à l’entreprise Palantir, pour une livre sterling.

Compte tenu du quasi-monopole des leaders mondiaux du cloud public, la souveraineté numérique européenne est loin d’être acquise. Le projet GAIA-X devra être soutenu par un investissement financier massif, des solutions technologiques puissantes et une demande suffisante pour tendre à une alternative crédible aux géants prédominants.

Microsoft et Amazon ont réagi à l’annonce du projet européen, en affirmant qu’un cloud en Europe n’aura pas l’envergure nécessaire pour être compétitif sur le marché actuel : « nous pensons que l'idée d'un cloud « national » est intéressante en théorie, mais en réalité, elle supprime de nombreux avantages fondamentaux du cloud computing  (…) la véritable souveraineté requiert les solutions cloud les plus puissantes - sinon l'Europe ne fera que cimenter son fossé numérique » a déclaré Amazon. Pour Microsoft, il est légitime pour l’Europe de rechercher une plus grande souveraineté numérique, mais c’est une erreur de se concentrer sur l’emplacement des fournisseurs.

 

Aysegul Ceylan

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