Analyse

France Arabelle : le nucléaire français en quête de cohérence stratégique

Le 26 octobre 2020 par Christophe Moulin

Amorcée par l’épidémie de coronavirus, la crise économique a fait ressurgir le débat sur la souveraineté industrielle. Le sujet du rachat des activités nucléaires de General Electric par des acteurs nationaux s’y place au premier plan, tant leur nature est stratégique pour l’État. En dépit de ces développements, la filière nucléaire française semble demeurer en quête de cohérence stratégique.

Le sujet du rachat de la filière nucléaire détenue par General Electric fait couler l’encre dans les médias et cristallise le débat en France au sujet de la souveraineté industrielle. Pour rappel, le groupe avait racheté en 2014 la branche énergie d’Alstom, à l’issue d’un feuilleton juridico-économique impliquant le département de la Justice des États-Unis, l’exécutif français et l’emprisonnement de Frédéric Pierucci (alors directeur monde de la division chaudière d’Alstom) pendant 25 mois sur le territoire américain. Depuis plus d’un an, l’ancien directeur milite pour que l’État français se positionne sur le potentiel rachat de GEAST, la filière gérant les activités nucléaires anciennement sous la responsabilité d’Alstom et dont General Electric détient 80%.

En effet, si ces activités sont hautement stratégiques pour l’État (le parc de centrales nucléaires françaises ainsi que les bâtiments à propulsion nucléaire de la Marine Nationale en dépendent), le groupe américain est en mauvaise posture. Ciblé par une enquête de la Securities and Exchange Commission pour fraude comptable et durement frappé par la réduction d’activité du secteur aéronautique au 2ème trimestre 2020, le groupe américain est forcé de revoir à la baisse ses activités sur tout le continent européen. Dans un courrier au Ministre de l’économie, trois parlementaires belfortains alertaient fin août sur les risques portés à l’ensemble de l’activité énergétique de General Electric, rassemblant l’entité gaz, le nucléaire (1 400 emplois) et l’hydroélectrique (90 emplois).

 

En octobre 2019, General Electric signait déjà un plan social censé faire de Belfort un « centre d’excellence de la turbine 50Hz », mais il semblerait que les pertes engendrées par le groupe américain (2,18 milliards de pertes nettes, l’activité énergétique de GE s’est contractée de 11% au 1er semestre 2020) n’aient pas convaincu les élus politiques. D’après Marie-Guite Dufay, présidente de la région Bourgogne Franche-Comté : « Larry Culp [PDG de GE, NDLR] n'a jamais exclu de nouvelles réductions d'effectifs pour combler ces pertes et sa volonté non dissimulée de poursuivre le démantèlement des activités d'Alstom me fait craindre le pire ».

L’ex-directeur énergie d’Alstom œuvre donc pour une reprise par un consortium 100% français, poussée par le fonds d’investissement Sénevé Capital et chapeautée par Bercy. Ainsi, l’offre de reprise de l’activité nucléaire d’Alstom, qui tournerait aux alentours du milliard d’euros, nécessite l’accord de l’État français, ce dernier disposant d’une « golden share » lui conférant un droit de veto sur la vente d’une telle activité. En l’occurrence, il s’agit d’une bonne nouvelle puisqu’un intérêt politique fort existe de la part de l’exécutif pour que ce rachat soit effectué par une entité française.

Pourtant, deux difficultés jalonnent le dossier. Sur le plan industriel, le projet nécessite le soutien d’un investisseur institutionnel et d’un acteur industriel majeur. Si BpiFrance et la Caisse des Dépôts semblent être bien placées pour se positionner sur le volet financier, les discussions avec EDF et sa filiale Framatome (détenue à 75,5% par le groupe) semblent freinées par un désaccord stratégique. D’après le Canard Enchaîné du 14 octobre 2020, « l’électricien milite pour que GEAST […] redevienne français. Mais il fait aussi valoir qu’il n’a pas les sous et que la doctrine maison est de ne pas racheter ses fournisseurs. ». Aussi engagé sur la construction des EPR, dont le carnet de commandes est particulièrement incertain, l’industriel souhaite voir certaines garanties de la part du gouvernement afin d’éclaircir ses propres débouchés industriels.

 

Au niveau de la stratégie industrielle de la filière nucléaire française, il s’agit enfin d’évoquer les opérations d’Engie, mises en exergue par son programme de cession d’actifs, dont la vente des parts détenues au capital de Suez à Veolia faisait partie. Le géant énergétique a aussi annoncé, le 14 octobre dernier, la mise en vente de sa filiale Endel, spécialisée dans la métallurgie nucléaire (chaudronnerie, valves, soudage…), représentant 6 000 emplois et ayant participé à la construction de la grande majorité des centrales nucléaires sur le territoire français ainsi qu’à leur entretien pour le compte d’EDF.

Malgré des signes encourageants sur la réappropriation d’une filière technologique d’excellence, l’absence d’informations sur l’identité du repreneur d’Endel contribue notamment à l’incertitude sur la cohérence de la stratégie de souveraineté industrielle pour la filière nucléaire française.

Christophe Moulin

 

 

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