Analyse

La bataille du blé est-elle déjà perdue ?

Le 11 novembre 2020 par Paco Martin

En moins de 20 ans, la Russie de Vladimir Poutine est devenue le premier exportateur de blé au monde. Elle s’impose face à une agriculture française engluée dans ses paradoxes. L’émergence d’une « diplomatie du blé » à la Française est-elle encore possible ?

La Covid-19 a mis en lumière le caractère stratégique des chaînons logistiques pour l’approvisionnement d’un pays. La Russie a du suspendre ses exportations céréalières du 27 avril au 1er juillet 2020, dans un contexte de confinement mondial. Cette rupture sera sans aucun doute prise en compte par les pays dans lesquels la France est en concurrence avec la Russie. Cette crise peut encourager les velléités françaises à poursuivre l’amélioration de ses infrastructures logistiques, afin d’enfin maximiser ses capacités d’exportations.

Cependant, il faut garder à l’esprit la volonté russe de déverser ses surplus agricoles en Méditerranée, comme le laissent à penser les différents projets russes en Syrie. Les capacités agricoles de la Russie vont continuer d’augmenter les prochaines années, aidées par le réchauffement de la Sibérie. La baisse de ses revenus tirés du pétrole ne peut qu’encourager Moscou à poursuivre dans cette voie. Un pays qui est passé du statut d’importateur de blé sous l’URSS, à premier exportateur mondial en moins de vingt ans.

L’accroissement de la population mondiale réserve au secteur céréalier de beaux jours devant lui. Un marché d’avenir très disputé dans lequel la France a des atouts à jouer. En usant de groupes d’influences dans les marchés clés que représente l’Algérie, mais surtout la Chine, tout en mettant au niveau ses capacités d’acheminements. Toutefois, pour reprendre l’historien Raymond Aron « l’Histoire est tragique », la France malgré tous ses efforts a déjà perdu la bataille du blé. Elle peut malgré tout en tirer des revenus et des avantages substantiels, à condition de s’en donner les moyens.

Victoire éclair de l’ogre russe

Le blé est la principale culture céréalière dans de nombreux pays du monde, environ 735 millions de tonnes ont été produites en 2019. La Chine, l’Inde, la Russie et les États-Unis sont les leaders dans la production du blé. Toutefois, la Chine et l’Inde produisent avant tout pour des besoins domestiques, là où les États-Unis et la Russie exportent massivement.

En moins de 20 ans, la Russie a réussi de manière spectaculaire à prendre la tête du classement mondial des exportations de blé. Elle a doublé sa production, atteignant son pic durant la campagne de 2017-2018 avec 85 millions de tonnes produites, dont 41 Mt exportées. Une première place qu’elle doit à ses vastes étendues, extrêmement fertiles, autour de la mer Noire et en Sibérie. 27 millions d’hectares de surface agricole qui représentent 12 % de la surface mondiale pour la culture du blé. Une production qui pourrait dépasser les 100 Mt, si on en croit le chercheur de l’IRS, Sébastien Abis.

Ce développement s’appuie sur une volonté continue du Kremlin depuis 20 ans de créer de la richesse nationale par l’export. Les piliers de cette politique agricole sont l’accroissement et la modernisation des terres cultivées et une réorganisation logistique des ports de la mer Noire. En 2005 puis en 2010, Vladimir Poutine place la souveraineté agricole au cœur de la politique russe, l’entérinant par la doctrine de « sécurité alimentaire ».

Pour le volet portuaire, une doctrine maritime est mise en place en 2015 pour donner suite à l’annexion de la Crimée en 2014. Une annexion qui s’intègre dans une volonté russe vieille de trois siècles, de sécuriser un accès aux mers chaudes. Dans la compétition du blé, l’acquisition de la Crimée est un coup de maître. Le coût du transport maritime étant pratiquement nul, le Kremlin se donne la possibilité de déverser à moindre coût ses excédents agricoles dans toute la Méditerranée. Une situation qui offre à sa production de blé de nombreux débouchés.

Paradoxalement, les sanctions européennes de 2014, à la suite de l’annexion de la Crimée, ont permis à l’agriculture russe de faire un bond qualitatif. Le pouvoir russe a été contraint de se réorganiser, en mettant fin à ses importations de blé en provenance d’Europe, en diversifiant ses partenaires commerciaux et en accélérant le développement de son appareil productif.

Les événements récents au Liban sont le parfait exemple de la rivalité opposant le blé français et russe. Les exportateurs des deux pays étant en concurrence pour le marché libanais. Une compétition que l’on retrouve dans de nombreux pays du contour méditerranéen, en Algérie par exemple.

Moscou prend de plus en plus d’avance dans la guerre économique qui l’oppose à la France dans le secteur du blé. Les lobbies russes sont par exemple parvenus à convaincre l’Office algérien Interprofessionnel des Céréales de hausser le seuil de grain punaisé, ouvrant ce marché principalement français aux exportateurs russes. On retrouve un cas similaire datant de 2014 en Égypte. Les lobbys russes sont parvenus à fléchir la position du GASC (Autorité générale chargée de l’approvisionnement égyptien) sur le seuil d’humidité du blé, excluant les producteurs français du marché.

Paradoxes de l’agriculture française

Historiquement, la France entretenait un rapport très particulier avec son agriculture. Il suffit de s’intéresser à ses paysages pour se rendre compte de l’impact qu’a eu le monde agricole. Il est assez paradoxal de voir que ce pays si fier de son agriculture, de ses terroirs, ou encore de ses paysages ne possède pas de politique agricole nationale. Un cap difficile à définir entre les logiques d’influences à Bruxelles concernant la PAC et la multiplicité des pôles agricoles de décision sur le sol national.

La Politique agricole commune est une politique de l’Union européenne qui a pour objectif de développer l’agriculture, via des subventions et le contrôle des prix. Ce projet est la cible de nombreuses critiques, notamment françaises. Les principaux reproches sont le détricotage par l’Union européenne des outils devant réguler le marché. L’exemple type est la fin des quotas laitiers en 2015. Un budget dédié en baisse d’année en année, comme le montrent les chiffres pour le plan de 2021-2027. Un manque de vision globale, le projet n’ayant de commun que le nom, comme le souligne l’inspecteur général de l’agriculture Michel Dantin. Et pour finir, une concurrence mortifère entre les États de l’Union. L’administrateur à la Commission européenne chargée du secteur agricole à la Direction des Budgets, Jacques Carles, a lui-même admis la lenteur des convergences entre les pays. Un projet incapable de répondre aux défis posés par les distorsions sociales, fiscales et environnementales des pays membres du projet. Un flou interne qui empêche la France de se projeter en définissant clairement une politique agricole ambitieuse.

Un autre paradoxe du monde agricole français est son « déficit de “culture de l’exportation” », tout en revendiquant le titre de grenier à blé européen. La production de blé sert avant tout aux besoins nationaux, ceci a l’avantage d’encourager une autosuffisance locale. L’exportation des surplus n’arrive que dans un second temps. Les entreprises et coopératives ne suivent pas de cadre précis, fixé par l’État. Chacun est dans une logique plus ou moins individuelle. Dans ce contexte, il est facile de comprendre les difficultés qu’entretient la France pour lutter contre la politique exportatrice du Kremlin.

« L’irréductible village gaulois » 

Les marchés qui étaient acquis, ces vingt dernières années, sont de plus en plus remis en cause. Le renouveau russe est passé par un accroissement de la qualité et la quantité des surfaces agricoles, mais aussi par une réorganisation des ports russes en mer Noire. Un réaménagement logistique qui devrait inspirer les responsables français. Le marché du blé revêt une importance stratégique, car il touche à la capacité de subsistance des États. Il est donc nécessaire que la France apparaisse comme fiable dans sa capacité à acheminer son blé, du producteur au consommateur étranger. À cet égard, le port de Rouen est à la figure de proue de la filière avec 50 % des exportations du blé français. Premier port céréalier d’Europe de l’Ouest, il fait partie du groupement portuaire HAROPA (Havre-Rouen-Paris) depuis 2012. L’État français semble ces dernières années avoir pris conscience du retard accumulé dans le domaine portuaire et logistique. Des projets semblent enfin trouver des financements, nationaux et européens, afin de remédier aux manquements de ces dernières décennies. Le retour de l’État « stratège », couplé à l’excellente récolte de 2019-2020, pourrait favoriser le développement d’une politique exportatrice plus agressive.

La modernisation et rationalisation des infrastructures s’avèrent essentielles pour la bonne santé des exportations, mais à la condition que se développe une « diplomatie du blé » à la française. La symbolique du blé est puissante dans l’esprit des gens. Le pays qui l’exporte nourrit, alimente les populations. Bien utilisé, c’est un puissant outil d’influence. Les récents événements au Liban sont intéressants de ce point de vue. À la suite de l’explosion du port de Beyrouth, la France a envoyé du blé et de la farine pour aider le pays, mais aussi pour améliorer ses relations avec celui-ci. Outre les éléments politiques qui ont suivi, ce pays importe plus de 50 % de son blé. Une donnée intéressante dans une zone de plus en plus approvisionnée par le blé russe.

La France possède des organes d’influences, travaillant à la promotion ses intérêts agricoles. Le groupe Adepta par exemple, via l’association France Export Céréales, met en avant le blé français dans des pays stratégiques. Ils sont présents dans les principaux marchés français, que sont le Maroc, l’Algérie, l’Égypte et la Chine. Sur le sol national, il existe aussi de puissances entreprises capables de faire valoir leurs points de vue, comme le groupe Soufflet. Un ensemble implanté dans de nombreux territoires comme en Europe, au Maghreb, en Inde, en Chine, etc. Il ne manque plus qu’un cadre de fond, un metteur en scène pour donner du corps à une potentielle « diplomatie du blé » à la française.

« L’Histoire est tragique » certes, la France ne peut lutter contre les immenses capacités agricoles du géant russe. Pourtant, l’Hexagone possède beaucoup d’atouts, qui lui permettraient de diminuer les déficits de sa balance commerciale. L’avancée de la Russie en méditerranée prive la France de certaines parts de marché. Mais des solutions alternatives existent. Dans le cadre de l’émergence potentielle d’une « diplomatie du blé » à la française et de l’impact du réchauffement climatique au Maghreb, il est possible d’imaginer les potentialités qui s’ouvrent pour les exportateurs français. C’est à la France de ne pas répéter le scénario des printemps arabes, et de s’efforcer de nouer des liens solides avec les pays du Maghreb. Il ne faut pas non plus oublier les besoins croissants de pays comme l’Inde et la Chine. Comme pour la campagne actuelle de 2020-2021, où l’Empire du Milieu semble représenter une solution rentable pour la France. Un avenir radieux semble encore possible, mais à la condition que la France arrive enfin à faire valoir ses intérêts dans le cadre de l’Union européenne.

Paco Martin

 

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