Analyse

Guerre d’influence au sommet du football mondial pour la Super Ligue Européenne

Le 30 novembre 2020 par Thibault Menut

La Super Ligue Européenne n’a jamais été aussi proche de voir le jour. La perspective d’un championnat européen, piloté par la FIFA, peut être considérée comme la volonté de certains clubs de régner sur l’Europe, de se libérer du risque sportif et de s’émanciper de la puissante UEFA.

En démissionnant de son poste de Président du Football Club de Barcelone, José Maria Bartomeu a lâché une bombe : il a annoncé avoir inscrit le club catalan au sein d’une future super ligue européenne. Ces déclarations font échos aux révélations de Sky Sports, qui confirment les rumeurs présentes depuis des années. Ainsi, la Super Ligue Européenne consisterait à rassembler dans un championnat entre 18 et 20 des meilleures équipes européennes.

La Super Ligue, un argument de plus pour renforcer les positions des tops clubs

Ce projet de Super Ligue n’est pas le premier à manifester le spectre d’une ligue fermée. Plusieurs mois auparavant, un projet de réforme de la Ligue des Champions à courant 2024 avait lui aussi prévu une ligue semi-fermée, où 24 des 32 équipes seraient automatiquement reconduites pour l’édition suivante. Tous ces projets ramènent à la position suivante : les tops clubs européens cherchent à préserver leurs positions pour diminuer la concurrence. Menés par des clubs comme la Juventus de Turin ou encore le Bayern de Munich, ces derniers cherchent à allier puissance sportive et économique.

C’est dans cette perspective qu’avait été effectuée la précédente réforme de la Ligue des Champions pour la période 2018-2021. Celle-ci privilégiait les championnats dits majeurs (Angleterre, Espagne, Italie et Allemagne) et les parcours précédents des clubs dans la compétition par l’établissement d’un coefficient. Celui-ci détermine les places privilégiées dans les groupes de Ligue des Champions mais aussi les recettes. Ainsi sont privilégiés les clubs riches et historiques, disposant d’un coefficient élevé et lui garantissant des adversaires plus faibles et de meilleures recettes. C’est alors un cercle vertueux au profit des tops clubs.

Un appât du gain toujours plus important

Une question s’impose : à quoi bon créer un nouveau championnat alors qu’existent déjà des compétitions européennes et des championnats nationaux ? La réponse est simple : des retombées exponentielles sûres pour les clubs intégrant ce futur championnat. D’après les premiers échos, des discussions avec la banque américaine JPMorgan seraient avancées pour le financement de ce championnat. Parmi les discussions sont évoquées des retombées économiques équivalentes à 6 milliards d’euros par saison, notamment par le biais des supporters asiatiques, américains ou africains. À titre de comparaison, l’UEFA, par la Ligue des Championnats, ne redistribue que 2 milliards d’euros. De même, ces clubs seraient libérés du joug du Fair-Play Financier, un frein majeur pour l’expansion des tops clubs. Cette règle, mise en place par l’UEFA, contraint les capacités des clubs à investir. Récemment, l’Olympique de Marseille avait été condamné, réduisant ses recettes pour sa participation à la Ligue des Champions lors de la saison 2020-2021.

Ce projet marque une réelle volonté de cartellisation du football de quelques clubs européens. L’objet ici est de maîtriser les risques sportifs. Plus besoin pour ces équipes de supporter la pression liée aux championnats nationaux pour s’adjuger leurs places en Champions League, la compétition la plus lucrative aujourd’hui. A l’image de la NBA ou encore de l’Euroleague en basket-ball, l’objet est ici de mettre en place un club fermé qui s’adjugeront des recettes d’un montant inédit. Cependant, il n’y aurait pas de systèmes permettant d’équilibrer le niveau de compétition comme c’est le cas en NBA, avec l’établissement d’un plafond salarial, ou la draft, qui permet aux clubs les moins performants de recevoir dans leur effectif les meilleurs jeunes joueurs à tarif préférentiel.

La rivalité entre UEFA et FIFA en toile de fond

Une des révélations effectuées par Sky Sports a pu en surprendre certains : le projet de Super Ligue serait piloté par la FIFA. D’ordinaire dédiée à l’organisation de compétitions internationales, celle-ci s’intéresse de près au football de club, surtout depuis l’investiture en tant que président de Gianni Infantino en 2016, ancien secrétaire général de l’UEFA. C’est dans cet objectif qu’une réforme a été mise en place concernant la Coupe du Monde des Clubs, l’ouvrant à davantage de clubs européens, dans un objectif d’augmentation des recettes. Ces projets ne plaisent pas à la puissante UEFA, qui gère l’organisation des compétitions européennes, dont l’Euro et surtout la Ligue des Champions. Son président, Aleksandr Ceferin, était monté au créneau pour critiquer cette réforme de la Coupe du Monde des Clubs.

Pour Raffaele Pioli, responsable de l’Observatoire du football du Centre International d’étude du sport, « l’UEFA veut dicter sa loi, et la FIFA aussi. C’est un problème d’hégémonie, même si l’UEFA est une émanation de la FIFA. Dans la mesure où les deux institutions ont beaucoup d’argent avec des velléités hégémoniques, une guerre s’installe entre les deux ». Cependant, il revient tout de même de considérer que les fédérations européennes disposent d’un poids important à la FIFA, allant jusqu’à faire ou défaire certains de ses présidents.

Si la Super Ligue n’est pour l’instant qu’à ses balbutiements, elle semble néanmoins inévitable. Les conséquences restent floues pour les autres clubs et pourraient s’avérer destructrices pour la large majorité mise de côté.

 

Thibault Menut