Analyse

[JDR] La région autonome du Kurdistan, territoire emblématique des risques de dépendance à une source unique de revenus

Le 17 décembre 2020 par Le Club Risques AEGE

Depuis quelques semaines, le gouvernement régional du Kurdistan (GRK) est en proie à de violents mouvements sociaux avec notamment des incendies de bâtiments publics par les manifestations et une répression à balles réelles par les autorités locales. À l’origine de ces tensions, une situation économique détériorée par la chute des cours du pétrole.

La crise sociale, conséquence d’un risque de chute des revenus du pétrole qui n’a pas été correctement anticipé

La région autonome du Kurdistan irakien s’est enrichie grâce aux revenus générés par l’exploitation des champs de pétrole de Kirkouk (grande ville au Nord du pays) qui constitue la première et principale ressource économique de la région. Surnommé le « nouveau Dubaï », la région était habituée à de fortes rentrées d’argent. Par clientélisme, le GRK a soutenu le marché de l’emploi par le recrutement de plus d’un million de fonctionnaires ou militaires pour une population d’un peu plus de 5 millions de personnes. Le mouvement social a démarré dans la ville de Suleymaniyah en raison de salaires non versés depuis des mois. Cette situation dévoile une crise économique puis sociale liée en partie à la baisse du prix du pétrole sa principale source de revenus (80 % des revenus). Désormais cette politique clientéliste ne peut plus être mise en œuvre afin d’acheter la paix sociale et les retards, voire les absences de paiements s’accumulent.

En effet, depuis la tentative de referendum avorté en septembre 2017, le GRK ne dispose plus que de deux champs de pétrole, le reste ayant été saisi par le gouvernement irakien. En plus de devoir dépendre économiquement du pétrole, le GRK est exposé aux aléas du gouvernement irakien, qui utilise le reversement de mensualité comme un moyen de pression. Cette perte de contrôle a mis fin à l’autonomie économique kurde avec une baisse significative des revenus de la province. Le géographe français Cyril Roussel souligne ainsi que ces pertes ont signifié « la fin de l’autonomie économique du Kurdistan ».

En outre, la région autonome du gouvernement irakien a été une victime collatérale de la guerre des prix entre la Russie et l’Arabie Saoudite en mars 2020 et de la pandémie de la Covid-19, qui avait fait chuter le cours du pétrole. En effet, la crise sanitaire a fortement impacté les cours du pétrole pendant l’année et attisé les tensions au sein de l’OPEP+, faisant chuter les exportations irakiennes et donc les revenus du GRK, les mensualités reversées par l’Irak étant calculées selon les revenus de vente du pétrole. Le gouvernement irakien, qui s’est reconstruit depuis la fin de l’emprise territoriale de l’État Islamique sur l'Irak et la Syrie, reste décidé à garder un contrôle accru sur le GRK, conscient de ses velléités indépendantistes et de ses liens avec la Turquie.

Ainsi, en perdant un allié précieux par la fin de la présence américaine sur le sol irakien et le désengagement de certaines majorscomme ExxonMobil et dans l’impasse d’une trop grande dépendance au bon-vouloir du gouvernement irakien, les dirigeants du GRK tentent de se tourner vers d’autres partenaires.

 

Un emplacement géographique prometteur pour une prochaine sortie de crise

Pivot entre l’Europe et l’Asie au Moyen-Orient, la région autonome du Kurdistan est très bien placée géographiquement, partageant sa frontière avec la Syrie, l’Iran et la Turquie. Cette configuration géographique crée de facto des possibilités naturelles pour le GRK. La région autonome du Kurdistan aurait pu profiter de l’incapacité d’exporter de l’Iran en raison des sanctions américaines. Un point positif pour l’Irak qui voyait la République islamique comme un rival commercial possible, mais les cours du pétrole en ont décidé autrement. De même pour la Syrie, sous embargo économique renforcé depuis le Caesar Act, qui impose des restrictions économiques mises en place par les États-Unis et qui limitent toute exportation, notamment d’hydrocarbures.

Aussi la Turquie a tout pour s’imposer comme partenaire commercial de premier ordre pour le GRK. Le pays est le premier partenaire économique en termes d’importations (80 % des produits d’imports passent par la Turquie). Aussi, la majorité du pétrole irakien est vendue à la Turquie, via l’oléoduc Kirkuk-Ceyhan (2,6 million de barils par jour). Cet oléoduc, le seul de la région aboutissant en mer Méditerranée, est un atout capital pour le GRK. Un autre oléoduc, passant par la Syrie est endommagé depuis l’insurrection populaire, faisant de la Turquie la seule option pour exporter le pétrole en Méditerranée.

 

Le défaut de maîtrise du risque d'une dépendance commerciale extérieure

Le repli des États-Unis, par la doctrine Trump America first, a remis en question l’implication de Washington au Moyen-Orient. Trump a accéléré le départ des troupes américaines, nombre destiné à se réduire encore dans les prochains mois. Ce retrait des États-Unis a fortement impacté la situation du GRK. La présence américaine était considérée comme un gage de stabilité économique vis-à-vis du Moyen-Orient permettant l’ouverture du pays à une économie libérale et comme une garantie sécuritaire au niveau de la région.

De plus, jusqu’alors, les tentatives stratégiques de sécurisation des revenus par la diversification de l’industrie ont été un échec, à l’instar de l’agriculture qui ne décolle pas et en manque de compétitivité vis-à-vis de son voisin turc. Le gouvernement autonome de Barzani cherche également à sceller de nouveaux partenariats pouvant dissuader le gouvernement irakien de trop interférer. Il a fait le choix depuis plusieurs années de se tourner vers la Turquie de façon discrète, notamment par des accords commerciaux et d’investissements en totale contradiction avec l'hostilité d'Ankara vis-à-vis de l'autonomie du Kurdistan (cf. opération Bouclier de l’Euphrate en 2016). Le pays a promis l’installation prochaine de nouvelles entreprises et usines dans la région autonome, ce qui serait créateur d’emplois et ouvriraient la voie à une autre forme de revenus que le pétrole. Aussi, des investissements directs avec la région autonome permettraient une moins forte emprise du gouvernement irakien. Cependant, le Kurdistan irakien resterait encore dépendant d’un tiers.

 

L’influence turque dans la région autonome du Kurdistan irakien, risque pour la stabilité régionale

Depuis quelques années, l’appui turc prend une ampleur militaire : le clan Barzani a laissé la Turquie installer plus d’une dizaine de bases un peu partout dans la région et leur laisse pratiquer des opérations de pacification contre les groupes opposants sans respect pour le droit international.L’Irak a jusqu’alors contesté en vain la présence de la Turquie dans le Nord du pays, qui dénonce l’ingérence de ce pays voisin comme une atteinte à sa souveraineté. La présence turque peut donc être considérée comme une manipulation du GRK pour se protéger du gouvernement irakien, mais également contre les factions Kurdes d’opposition, et a fortiori, la population. La Turquie utilise cette carte comme une démonstration de force, se plaçant comme puissance régionale régulatrice afin d’étendre son influence. Cela a pour conséquence l’apparition de ces manifestations, dans un climat d’abus de pouvoir, de détérioration de niveau de vie et d’alliances apparemment contre-nature.

Le gouvernement irakien a demandé des comptes au GRK et a exprimé sa solidarité avec les manifestants, accusant notamment le clan Barzani d’avoir détourné les fonds versés par l’Irak l’année passée pour construire des lignes ferroviaires à son profit. Fait de leaders tribaux ayant jusqu’alors su unir un peuple divisé, le clan se retrouve maintenant accusé de négligence envers son peuple et de vente de ses terres à une puissance étrangère pour se maintenir au pouvoir. Le gouvernement irakien et le GRK ont besoin de la Turquie pour la vente de pétrole, seul réel partenaire économique du pays, en contrepartie d'une potentielle atteinte à la souveraineté irakienne. La Turquie, profitant de ce déséquilibre et des tensions entre le GRK et le gouvernement irakien, continue d’étendre lentement mais sûrement son influence sur le Moyen-Orient après le Caucase, au risque d’une confrontation militaire.

 

Club Risques AEGE

 

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