Analyse

Le financement de la Tech Africaine : Un échec français ?

Le 10 février 2021 par Aysser Arjoune
Crédits : The Next Web

A l’heure où la technologie transforme les économies du continent africain, les puissances étrangères telles que la Chine ou les Etats-Unis s’incorporent dans ce changement de paradigme et prennent position idéologiquement et matériellement. Face à ces offensives, la France présente des failles que ces puissances n’hésitent pas à exploiter.

L’offensive percutante chinoise

En raison de la guerre commerciale avec Washington et des stratégies pour les Nouvelles Routes de la Soie, l’Afrique est plus que jamais au cœur des priorités de la Chine. Pékin compte bien utiliser la technologie comme levier dans sa stratégie de puissance. En effet, énormément de liquidités sont injectées dans les start-ups africaines en phase d’amorçage avec des groupes d’investisseurs privés en capital-risque tels que Meituan-Dianping ou des entreprises privées telles que Transsion (fabricant chinois de téléphones mobiles). Courant 2019, la fintech nigériane Opay a levé 120 millions de dollars auprès de quatre entreprises de capital-risque chinoises : Meituan-Dianping, Gaorong Capital, GSR Ventures et Source Code Capital.

En tête de file, Huawei, qui à une dimension plus haute, place les pions chinois avec des accords bilatéraux comme celui avec l’Union Africaine ayant signé une convention avec le géant chinois afin de renforcer leur coopération technologique. D’autant plus que Huawei va encore plus loin en proposant de réelles avancées structurelles nécessaires à la croissance des économies africaines via le co-développement des infrastructures accompagnant la révolution numérique qui s’opère sur le continent. Par exemple, la multinationale chinoise a construit plus de la moitié des sites sans fil et des réseaux mobiles à haut débit 3G/4G en Afrique du Nord. Autre fait, la création de RuralStar, une solution déployée au Sénégal,en Guinée, au Cameroun, en Côte d’Ivoire et au Burkina Faso. Cette dernière permet de réduire considérablement les coûts de construction et de déploiement du réseau dans les zones reculées ; 400 villages et plus de 800 000 personnes en bénéficient. De plus, Huawei est présent sur toute la chaîne de valeur aux côtés de l’écosystème technologique africain : de la construction d’infrastructures en collaboration avec les administrations jusqu’à la vente de devices aux professionnels et particuliers.   

Le 3 Septembre 2020 dans le cadre d’un webinaire de Huawei organisé en collaboration avec “Digital Africa Expo”, Chakib Achour (directeur marketing stratégique chez Huawei Afrique du Nord) présentait l’orientation stratégique du mastodonte chinois concernant le soutien de l’économie numérique africaine en mettant à disposition ses ressources financières et technologiques afin de passer les obstacles liés notamment à celui du déploiement des réseaux. Autre acteur dominant, Alibaba, par le biais de son fondateur Jack Ma, qui en 2017 a créé un fonds de 10 millions de dollars tiré de son patrimoine personnel afin de soutenir les jeunes entrepreneurs du digital africain. Tous ces éléments se complètent et rejoignent la stratégie d’encerclement mise en place par l’appareil d'État Chinois via ses géants technologiques.

Les failles de la contre-offensive française

Du côté français, l’heure est à la stratégie défensive et à une consolidation des positions en Afrique Francophone. Cette stratégie s’appuie sur la forte relation diplomatique due à un passé historique commun. Il y a aussi la volonté de l’appareil d’Etat français de passer par des institutions publiques et parapubliques telles que la Banque Publique d’Investissement et l’Agence Française de Développement pour financer les start-ups africaines ou en soutenant des initiatives entrepreneuriales via le secteur privé avec Orange.

Toutefois, cette stratégie a ses limites. Le 29 mars 2019, 300 acteurs de l’économie dont des start-ups, institutions et organisations sénégalaises étaient réunies à la Chambre de Commerce de Dakar. Bruno le Maire, ministre de l’économie et Rémy Rioux, directeur général de l’Agence Française de Développement, y ont renouvelé l’engagement pris par Emmanuel Macron en faveur des entrepreneurs africains en allouant 2,5 Milliards d’euros à près de 10 000 start-ups, TPE et PME africaines sur le continent d’ici 2022. Cet événement représente un effort sans précédent sur la question du financement du secteur privé africain mais sur la question du numérique, il est tout autre.

En effet, il faut savoir que la grande majorité de ces fonds seront alloués à des entreprises déjà bien portantes et ayant un business model qui fait ses preuves ; il s’agit donc ici de soutien mais dans un cadre bien défini. La majorité des besoins en financement d’une start-up se situe au niveau de l’amorçage ; c'est-à-dire dès ses débuts. Cependant, dans le cadre du programme “Choose Africa”, Proparco (bras financier de l‘Agence Française de Développement) annonçait en décembre 2019 la création d’un nouveau fonds d’amorçage doté de 15 millions d’euros à destination des start-ups africaines. Ce qui est sans commune mesure comparé aux investissements massifs d’entreprises chinoises comme Transsion Holdings qui a investi 40 millions de dollars dans PalmPay en novembre 2019. Le secteur technologique est très demandeur de capitaux. Dans ce bras de fer, le secteur public français peine à rassembler autant d’investissements que la Chine.

Dans le cadre de son nouveau plan stratégique “Engage 2025” présenté en décembre 2019, Orange souhaite s’impliquer davantage auprès des start-ups africaines. Cette volonté se traduit par la création d’un fonds d’investissement en capital-risque : Orange Ventures.  Avec un bureau basé à Dakar, ce fonds d’investissement doté d’une enveloppe de 350 millions d’euros permettra à l’opérateur français d’être plus compétitif dans la course aux “champions technologiques” sur “un territoire de croissance”.

La Tech africaine, précurseur de la fin des prés carrés français    

Dans le rapport annuel 2019 de Partech Africa sur le financement des start-ups africaines, quatre pays se détachent et concentrent les levées de fonds : le Nigéria, le Kenya, l’Egypte et l’Afrique du Sud. Tous des pays anglophones. Le premier pays francophone, le Sénégal, arrive en 8ème position. Ce classement révèle en partie la faiblesse de la stratégie française qui paraît inappropriée et présente un risque concernant la perte d’influence de la France compte tenu de l’aspect stratégique majeur que représente l’économie numérique. La porte est ouverte aux autres puissances étrangères et la Chine l’a bien compris. En effet, 2019 marque l’entrée fracassante des investisseurs chinois dans la Tech africaine avec un total de 240 millions de dollars levés via 15 entités différentes investies rien que cette année-là.

Même si Opay (Nigéria), PalmPay (Nigéria) et Lori Systems (Kenya) concentrent ces levées de fonds, la Chine compte aussi opérer sur le terrain de l’Afrique francophone. La Tunisie et le Sénégal sont deux pays importants dans le paysage technologique africain et suscitent l’intérêt des investisseurs chinois. En effet, comme à son habitude, la Chine se positionne de plus en plus comme un partenaire important dans les hautes sphères de l’Etat dans ces deux pays via des accords stratégiques autour des technologies. Le 26 novembre dernier, le président Macky Sall a reçu une délégation de Huawei qui a proposé des solutions et des innovations dans le cadre du programme “Plan Sénégal Emergent”. Côté tunisien, le 31 juillet 2018, Xue Man président des relations publiques de Huawei a rencontré le président tunisien de l’époque Béji Caïd Essebsi afin de réitérer son engagement dans le soutien du programme gouvernemental “Tunisie numérique 2020”.

Par cette stratégie d’encerclement, la Chine veut agrandir son cercle d’influence. Ces exemples montrent clairement son approche sur le terrain francophone des technologies et sa volonté d’être au plus près des start-ups locales. Il est clair aujourd’hui que ces offensives chinoises se poursuivent dans plusieurs industries avec la mise en place de moyens illimités. De ce fait, l’influence de la France sur ses prés carrés pourrait être mise à mal de façon plus globale.

 

  Aysser Arjoune pour le Club Afrique AEGE

 

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