Analyse

[CR] Les vaccins anti-covid à l'heure de la mésinformation et de l'ultracrépidarianisme

Le 17 février 2021 par Nicolas Boussange

Sébastien Cubbon de First Draft est venu dans le cadre d’une conférence à l’Ecole de Guerre Economique le 20 janvier 2021. Dans un contexte marqué d’un côté par « l’infobésité » parfois fallacieuse et de l’autre par le « manque informationnel », au sens de l’absence d’informations produites par les experts du sujet, l’association First Draft a souhaité enquêter sur les discours autour du vaccin contre la COVID-19.

« Sutor, ne supra crepidam ». Cette phrase latine peut se traduire par « le cordonnier ne doit pas parler au-delà de la chaussure ». L’ancienneté de cette expression montre que la tendance des hommes à parler de sujets qu’ils ne maîtrisent pas ne date pas d’hier. La notion d’« ultracrépidarianisme » illustre parfaitement cette inclination à parler avec aplomb de sujets sur lesquels on n’a aucune compétence. Apparue dans la langue française en 2014,  c’est depuis 2020 qu’elle est couramment utilisée.

En effet, depuis le début de la crise de la COVID-19, de plus en plus de personnes se sont mises à débattre sur les réseaux sociaux de sujets médicaux complexes. En exemple, la question de l’efficacité de l’hydroxychloroquine, des modes de transmission du virus ou bien actuellement des vaccins associés. Cette forme de certitude chez certains est presque rassurante dans un contexte où la visibilité et les informations certifiées nous font défaut comme l’explique Etienne Klein. De fait, la nature ayant horreur du vide, en l’absence d’arguments d’autorité, les individus construisent et diffusent des visions qui leur sont propres. Néanmoins, à grande échelle certaines publications sur les réseaux sociaux mises bout à bout deviennent des discours dominants prévenant tout débat constructif.

C’est face à ce phénomène que l’association First Draft a souhaité mener un travail d’identification des narratifs dominants, comprendre les origines de ces discours selon les langues et les canaux de discussion. 

Comment traiter 14 millions de post au sujet du vaccin ?

Les membres de First Draft ont eu l’idée de cette étude au mois de juin grâce à l’identification de plusieurs signaux annonçant des débats à venir : premièrement, la récurrence de certaines recherches associées au vaccin sur Google. Deuxièmement, des enjeux géopolitiques comme le fait que certains pays communiquent beaucoup sur leurs avancées (Russie, Chine et USA …). Enfin, de nombreuses anticipations quant au début des campagnes de vaccination apparaissent : qui serait vacciné ? Avec quels risques d’effets secondaires ?

Une fois les signaux faibles identifiés, les équipes ont défini un cadre méthodologique selon les paramètres ci-après : 

 

LanguesMots clésPlateformes sourcesOutils
Français, espagnol et anglais"vaccin" "vaccination"Twitter, Instagram, pages Facebook et groupes Facebook publicsCrowdtangle et DMI TCAT (Digital Methods Initiative Twitter Capture and Analysis Toolset) 

 

Enfin, concernant l’échantillonnage, il a fallu définir des règles puisque la collecte initiale avait fait remonter plus de 14 millions de posts. Un tri était nécessaire pour ne garder que les contenus les plus intéressants dans la base de données. L’équipe a donc créé une liste de mots clés liés aux animaux, représentant plus de 30% des postes initiaux, afin de les retirer de la base. De même, First Draft a voulu distinguer les posts selon le type de sources. Par exemple, les comptes officiels des médias ou des hommes politiques ont été retirés puisqu’ils risquaient de biaiser le tout. Par ailleurs, l’idée était de ne garder que les publications qui ont suscité le plus d’interactions. Ainsi, seules les 100 premières publications par langue ont été retenues. Au total, on aboutissait à 1 200 publications (100 publications x 4 sources x 3 langues) ayant générées 13 136 911 commentaires.   

La prégnance des théories conspirationnistes

Une fois les données traitées et organisées, First Draft a identifié quatre narratifs revenant à intervalle régulier :

-  Le développement des vaccins serait seulement motivé par l’argent.

-  Les médias de masse sont affiliés aux lobbys pharmaceutiques.

-  Le fait que les populations africaines servent de cobayes pour les essais cliniques. 

- Enfin, dernier narratif, l’idée que la campagne de vaccination serait une première étape vers une dystopie humaniste d’une société de surveillance.

Une fois ces narratifs définis, les équipes ont créé des catégories pour classer les 1200 publications : mobiles politiques & économiques (353) ; sûreté, efficacité & sécurité (337) ; Développement, mise à disposition et accès (287) ; théories du complot (116) ; liberté et indépendance (58) ; moralité et religion (49).

Il apparaît que la méfiance croissante vis-à-vis du vaccin vient majoritairement du manque de confiance vis-à-vis du politique et des institutions.

Concernant les objectifs secondaires, il était intéressant de faire apparaître les spécificités de certaines langues et régions. Par exemple, la primauté de la liberté aux USA, celle de la religion en Amérique du Sud ou encore l’inutilité du vaccin et la préférence pour l’immunité collective en France.

De même, First Draft a pu formuler une théorie expliquant les étapes d’exploitation du « manque informationnel ». 1) Un sujet nouveau ou « de niche » fait surface. 2) Des questions légitimes se posent mais les réponses fournies sont souvent trompeuses, déroutantes, inexactes ou même dangereuses. 3) un manque informationnel se fait jour. 4) Des acteurs mal intentionnés l’exploitent en diffusant à dessein des informations trompeuses. 5) Puis ces messages sont blanchis via l’écosystème informationnel grâce à de multiples tactiques de manipulation et de diffusion. 6) Ces messages amplifient des narratifs susceptibles d’infléchir les mentalités.

A la fin de la conférence, Sébastien Cubbon a présenté les recommandations qui découlent de leurs travaux. La principale est la contre-productivité du fact-checking et de la modération des contenus par les plateformes elles-mêmes (Facebook, Twitter, Instagram). De fait, supprimer ces contenus jugés fallacieux donne de la légitimité à l’idée d’une “censure” par le système. Enfin, cela incite les membres de ces plateformes à migrer sur d’autres réseaux plus difficiles à surveiller. Sebastien Cubbon prenait notamment l’exemple de la suppression de Parler de leurs serveurs par les GAFAM suite aux événements du Capitole.


Nicolas Boussange, pour le Club OSINT et veille AEGE

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