Analyse

[JDR][Conversation] Crisotech : Une nouvelle gestion de crise spatiale AsterX

Le 18 mars 2021 par Zineb Fettachi
Grégoire Romatet, directeur des opérations de Crisotech. Crédits : @Chrisotech

Le 12 mars 2021, le Président Emmanuel Macron s’est déplacé à l’agence spatiale nationale de Toulouse afin d’assister à une simulation de crise spatiale internationale. Dans cette interview, CHRISOTECH nous livre les coulisses d’un exercice de crise spatiale sans précédent, le premier en Europe et en France.

CRISOTECH-Gestion de crise,  spécialisée dans la gestion et la communication de crise, est la société partenaire ayant conçu l’environnement dans lequel se développe le scénario géopolitique, militaire et de renseignements.  Le scénario de cet exercice militaire AsterX s’est déroulé sur quatre jours, en collaboration entre CRISOTECH - Gestion de crise et l’Armée de l’Air et de l’Espace et le Centre National des Études Spatiales (CNES) pour faire face aux menaces dans l'espace.

 

Club Risques : Pour commencer pouvez-vous dire quelques mots sur CRISOTECH-Gestion de crises ? 

CRISOTECH : Crisotech est une entreprise de conseil et de formation en gestion de crise et communication de crise. L’une de nos activités est la réalisation d’exercices de crise afin de plonger les participants dans un environnement le plus proche possible de ce qu’ils pourraient vivre en réalité. On parle de bulle de cohérence : s’assurer que les informations viennent des bonnes parties prenantes, au bon rythme et par les bons canaux, faire en sorte de recréer les conditions de pression (hiérarchique, médiatique, des salariés, des syndicats, des autorités, etc.) afin d’immerger les participants dans le scénario et les faire réagir comme ils réagiraient en réalité. Un bon exercice permet, comme une crise réelle, de mettre en tension les organisations, les dispositifs mis en place, les hommes et les femmes qui les composent, et d’observer comment ils réagissent dans une situation d’urgence et de stress.

 

Club Risques : En quoi consiste une stratégie militaire et spatiale ?

CRISOTECH : La stratégie militaire et spatiale s’appuie sur l’ensemble des moyens dont dispose un Etat pour défendre sa souveraineté et protéger ses intérêts. Elle est déterminée par chaque Etat en fonction de ses objectifs stratégiques. La stratégie spatiale s’inscrit complètement dans la stratégie militaire globale. Elle était jusqu’à présent un outil pour les actions militaires des trois armées et permettait de soutenir la réalisation des opérations. Elle représente à présent un nouveau champ de menaces et donc un nouveau théâtre dans lequel les grandes puissances doivent défendre leurs intérêts. Et pour cela, il est impératif de s’entraîner comme on s’entraîne au sol, en mer ou dans les airs.

 

Club Risques : Quel est le rôle qu’a joué CRISOTECH dans cet exercice de simulation de crise spatiale ?

CRISOTECH : Crisotech a créé l’environnement scénaristique dans lequel se sont déroulés les événements spatiaux. Pour cela, nous avons inventé un continent fictif (Arda) et les Etats qui sont situés sur ce continent. Nous avons créé tous les éléments d’ambiance historiques, politiques, économiques, militaires, médiatiques et spatiaux de deux Etats entre lesquels les tensions fictives se sont développées : Piros et Siva. Cette situation de base a ensuite été rendue vivante en faisant évoluer les tensions entre ces deux puissances grâce à nos deux outils Socialroom et Newsroom : sur fond de situation géopolitique régionale tendue et d’élections présidentielles en Siva, des manifestations ont lieu et sont de plus en plus violentes. Des milices s’arment et passent d’une logique de contestation à une logique d’annexion. La France, qui a un accord bilatéral de défense avec Siva, se retrouve être un acteur de premier plan dans ce conflit. C’est dans ce contexte que les satellites de Piros vont venir menacer directement les satellites français. Le scénario spatial incluait notamment des rapprochements entre satellites, des risques de collision avec des débris ou encore des phénomènes de météo solaire pouvant impacter les télécommunications.

C’est toute l’équipe de Crisotech qui a été mise à contribution dans cet exercice : notre géographe et notre géomaticien sur la création de la carte, notre expert audiovisuel sur la réalisation de faux journaux télévisés, notre direction technique sur le développement d’outils d’animation spécifiques, nos consultants en gestion de crise pour le développement du scénario. Un vrai travail d’équipe dans lequel la diversité des expertises a été une vraie richesse.

 

Club Risques : Une crise spatiale se prépare-t-elle différemment des autres crises ?

CRISOTECH : Il y a des différences et des similitudes. La première différence est que dans l’espace, tout prend plus de temps. Par exemple lorsque l’on dit qu’il y a un rapprochement entre deux satellites – comme ce fut le cas en 2018 avec le satellite Luch Olymp qui s’est rapproché d’un satellite français de télécommunications – cela prend en réalité plusieurs jours entre le moment où l’on voit le début du rapprochement et le moment où le satellite est réellement menaçant. C’est la raison pour laquelle le groupe de planification a décidé d’accélérer le temps de l’exercice : en 4 jours réels, les participants ont vécu 20 jours fictifs. C’était la seule condition pour pouvoir les entraîner à plusieurs événements en même temps. La seconde différence est la complexité technique du spatial, rarement rencontrée dans d’autres domaines. Les membres de l’équipe technique du groupe de planification ont dû non seulement créer les orbites de plusieurs milliers de satellites (les satellites du « fond de ciel », par milliers) et celles de la dizaine de satellites imaginés par Crisotech et utilisés dans les événements spatiaux, mais ils ont également dû recréer pour l’exercice les systèmes utilisés dans la vraie vie pour suivre les satellites. C’était une grande première et un véritable défi. 

 

Club Risques : Quelle est la durée de préparation d’une crise spatiale ?

CRISOTECH : C’est le premier exercice spatial européen, il n’y avait aucune base sur laquelle s’appuyer. La préparation a donc duré plus d’un an pour parvenir à un environnement technique et scénaristique ultra complexe mais aussi, et surtout, ultra réaliste. Les joueurs ont d’ailleurs utilisé leurs outils opérationnels habituels dans un environnement scénaristique crédible.

 

Club Risques : Comment avez-vous élaboré votre scénario ? D’un point de vue opérationnel il y a-t-il eu des difficultés de mise en œuvre de l’exercice AsterX ?

CRISOTECH : La première étape du travail a été de savoir sur quels territoires allaient se dérouler les affrontements fictifs. Nous avions envisagé plusieurs options avant de retenir celle d’un continent fictif, au milieu de l’Atlantique. Est ensuite venue la réflexion sur le contexte géopolitique et militaire : souhaitions-nous un affrontement direct et ouvert entre deux puissances ? Un conflit larvé ? Deux puissances spatiales et aux possibilités militaires équivalentes ou un conflit déséquilibré ? C’est après avoir répondu à ces questions que nous avons rédigé une trame de scénario intégrant une dégradation progressive de la situation. Nous nous sommes ensuite basés sur les événements spatiaux afin de pouvoir adapter notre scénario au sol : les deux sont en effet extrêmement liés. Enfin, nous avons décliné notre scénario de base pour le faire vivre pendant toute la durée de l’exercice : les joueurs ont pu suivre en direct la dégradation de la situation, l’avancée des milices, les crimes de guerre qui ont été commis, etc.  

Il n’est jamais facile de construire un exercice de cette ampleur, avec cette complexité et ce rayonnement pour la première fois. Et cela a été d’autant plus difficile en période de Covid avec l’immense majorité des réunions qui devaient se faire en audioconférence. Mais malgré tout, l’équipe de planification a été extrêmement soudée et solidaire. Nous avons collectivement réalisé un travail extraordinaire dont nous pouvons être très fiers.

 

Club Risques : Que voulez-vous dire par le renseignement d’intérêt spatial ?

CRISOTECH : Le renseignement d’intérêt spatial utilise tout un tas de capteurs et de sources qui permettent de suivre la situation dans l’espace, les risques et les menaces qui s’y déroulent. L’une d’entre elles est tout simplement la presse et les réseaux sociaux : des milliers de passionnés à travers le monde suivent de près les mouvements des satellites en orbite, les lancements de fusées, les risques de collision, les éventuelles manœuvres dans l’espace. C’est cette dimension que nous avons intégrée dans le scénario en générant un flux informationnel permanent pendant les 4 jours d’exercice. Les joueurs pouvaient suivre en direct la dégradation de la situation géopolitique, les déclarations des dirigeants, les évolutions militaires sur le terrain mais aussi la couverture faite par les amateurs de ce qu’il se passait dans l’espace.

 

Club Risques : Pouvez-vous nous dire plus sur l’outil CAIAC ?

CRISOTEH : CAIAC nous a permis de créer notre continent fictif, de le géoréférencer et de développer notre scénario dessus. CAIAC a joué un rôle indispensable pour fournir des coordonnées géographiques de points d’intérêt au sol aux autres logiciels utilisés dans AsterX, notamment les logiciels de visualisation de la situation spatiale.

CAIAC est une cartographie 100 % en ligne compatible avec la plupart des formats géographiques. Elle permet à l’utilisateur de planifier et d’anticiper ses enjeux, ainsi que de gérer les crises. Elle possède plus de 400 couches d’informations sur toute la France, dont 15% en temps réel. Disposant d’un moteur 3D, elle est 100% paramétrable et annotable. Il est aussi possible de créer ses espaces thématiques personnalisés grâce à une présélection de couches. L’objectif étant de centraliser et trier l’information afin d’optimiser la décision et permettre la continuité d’activité.

 

Club Risques : Quel est votre RETEX personnel concernant cette simulation de crise spatiale AsterX ?

CRISOTECH : A titre personnel, j’ai trouvé ce projet AsterX passionnant. C’est la première fois que je travaillais dans l’environnement spatial, j’avais donc tout à découvrir. J’ai appris énormément de choses sur le fonctionnement du spatial en général et du spatial militaire en particulier ainsi que sur le rôle du Commandement de l’Espace et de ses unités. C’était aussi très stimulant et valorisant de se dire que nous participions à un événement inédit, le premier exercice spatial en Europe. 

 

Club Risques : Quelles sont les perspectives sur le marché de crise spatiale ?

CRISOTECH : Il faut bien distinguer les crises d’origine spatiale et les crises spatiales. Les crises d’origine spatiale peuvent être très nombreuses et sont liées à la place déterminante qu’ont pris les satellites dans la vie de tous les jours (télécommunications, géolocalisation, paiements, recherche, etc.). Un événement dans l’espace peut avoir des conséquences très importantes sur Terre, ce genre de scénario doit donc être intégré dans la cartographie des risques. Les crises spatiales, en revanche, sont plus limitées. Le nombre d’acteurs qui peuvent agir dans l’espace est restreint. Mais le niveau des menaces étant très élevé, il n’est pas à exclure que des exercices du genre d’AsterX se développent dans les prochaines années.

                                   

Zineb Fettachi pour le Club Risques de l’AEGE

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