Analyse

[JDR] : Le piège de la dette chinois se referme sur les intérêts français

Le 25 mars 2021 par Florine Maureau

Dans le cadre du projet chinois des Nouvelles Routes de la Soie (Belt and Road Initiative, BRI), les banques chinoises ont accordé aux pays concernés par les itinéraires des prêts aux montants astronomiques, destinés à financer la construction d’infrastructures de transport. Mais les pays bénéficiaires, souvent en voie de développement, peinent aujourd’hui à rembourser leurs dettes. Une situation délicate dont la Chine a su tirer profit pour renforcer sa présence stratégique sur les bords de l’Océan indien, et qui présente aujourd’hui un réel risque pour le développement des entreprises françaises à l’étranger.

Un piège économique qui a déjà fait des victimes

Le schéma est le même pour tous les pays concernés par les itinéraires des Nouvelles Routes de la Soie : l’Etat chinois, via ses banques d’Etat comme la China Development Bank, l’Exim Bank ou encore Bank of China, prête aux pays émergents concernés par les itinéraires de la BRI afin  qu’ils puissent financer des projets de développement, notamment des infrastructures de transport. En 2018, les investissements directs de la Chine dans les pays concernés dépassent 60 milliards de dollars et la valeur des projets contractés par des entreprises chinoises s’élevait à plus de 500 milliards de dollars. Les prêts chinois sont de deux sortes. D’une part, les prêts en dollars, ce qui oblige les pays bénéficiaires à chercher un excédent commercial élevé pour les rembourser, tandis que leurs réserves de change s’épuisent. D’autre part,  les prêts en nature (équipements de construction, charbon, services d’ingénierie…) qui doivent cependant être remboursés en dollars. Les pays bénéficiaires y trouvent leur compte à court terme. Pour la Chine en revanche, le jeu en vaut la chandelle ; ce schéma lui a permis de trouver des débouchés pour ses surcapacités industrielles, de construire des infrastructures d’acheminement de matières premières à destination du territoire national et éventuellement d’obtenir des concessions de plusieurs dizaines d’années. C’est le cas du Sri Lanka, ayant  emprunté 1,4 milliards de dollars auprès de Pékin pour financer un port en eaux profondes, à Hambantota, au sud du pays. Mais dans l’impossibilité de rembourser ce prêt, le Sri Lanka cède, fin 2017, le port à la Chine pour une durée de 99 ans.

L’exemple du Sri Lanka n’est pas isolé et illustre un phénomène à l'œuvre dans plusieurs autres pays. Entre 2016 et 2019, les risques de dévissage augmentent significativement dans au moins huit pays : la Mongolie, le Laos, les Maldives, le Monténégro, Djibouti, le Tadjikistan et le Kirghizistan sont particulièrement touchés. Le cas du Pakistan est également préoccupant. Un projet d’une valeur de 54 milliards de dollars avait été lancé pour afin de relier le port de Gwadar à la Chine. Mais la situation économique du pays, au bord de l’insolvabilité, a contraint le Fonds Monétaire International à International (FMI) à intervenir. Alors que le Premier Ministre Pakistanais, Imran Khan, dénonce l’opacité des contrats signés avec la Chine qui impliquent le recours à des matériaux et employés chinois, ainsi que des conditions de remboursement léonines, le FMI met en garde contre le piège de la dette. En 2019, lors du Sommet sur les Nouvelles Routes de la Soie, Christine Lagarde soulignait que ces partenariats “peuvent conduire à un accroissement problématique de l’endettement, limitant les autres dépenses quand les frais liés à la dette augmentent. Ce n’est pas un repas gratuit”. En 2021, la moitié des pays émergents risquent une crise de la dette ou y sont déjà confrontés du fait de ce mécanisme. 

Des risques identifiés par la communauté internationale qui obligent la Chine à réagir 

La diplomatie de la dette menée par la Chine s’est avérée certes rentable pour l’Empire du Milieu, mais ne va pas sans quelques risques pour le pays, aussi bien à l’échelle internationale qu’au plan national. 

En effet, le piège de la dette chinois n’est pas passé inaperçu pour les organisations internationales et notamment pour le FMI, dont les critiques ont obligé la Chine à réduire drastiquement ses investissements à l’étranger et à adopter une politique moins agressive. Alors qu’en 2016, les prêts accordés par les grandes banques d'État chinoises s'élevaient à 75 milliards de dollars, elles ne prêtent plus que 4 milliards de dollars en 2019. En Afrique, les investissements chinois se sont effondrés de 29,4 milliards en 2016 à 8,9 milliards de dollars en 2018. L'intervention de Christine Lagarde au Sommet pour les Nouvelles Routes de la Soie de 2019 a également obligé Pékin à proposer un “cadre d’endettement supportable” auprès du FMI, qui invite les institutions financières chinoises et les pays bénéficiaires à améliorer leur gestion de la dette. Une réponse à priori faible mais qui se couple avec d’autres engagements de la part de Pékin.  La Chine a ainsi apporté son soutien à un centre de formation du FMI pour aider à améliorer la capacité de gestion de la dette des pays participant aux Nouvelles Routes de la Soie, et le Ministère des Finances chinois a convenu avec les principales institutions financières multilatérales de créer une nouvelle plate-forme de coopération. Pour remédier à ces critiques, la Chine devrait également adopter des règles de prêt formelles similaires à celles des banques multilatérales de développement.

A l’échelle nationale, la diplomatie de la dette a également eu des conséquences qui présentent de véritables risques pour l’économie chinoise. Deux risques principaux sont à souligner pour l’Empire du Milieu. D’abord, le creusement du déficit courant chinois, dû aux défaut de paiements. Deuxièmement, la fragilisation des entreprises chinoises sur place et dont la présence est financée grâce à l’endettement des pays bénéficiaires, qui se retrouvent menacées par l’arrêt des projets. Mais les contraintes qui pèsent sur la puissance chinoise sont à relativiser, en comparaison avec celles que la diplomatie de la dette fait peser sur les autres pays qui pourraient s’implanter dans les régions de la BRI. A commencer par la France. 

Des risques exacerbés pour les entreprises françaises

Le piège de la dette chinois a cependant eu l’intérêt, pour la Chine, de sécuriser une zone d’influence immense. De l’Asie centrale aux rives de l’Océan indien, l’Empire du Milieu détient maintenant plus de la moitié de la dette de certains pays. Des pays qui représentent pourtant un intérêt pour la France. L’Asie Centrale présente notamment l’intérêt stratégique d’offrir un marché potentiel pour les entreprises françaises ; le gestionnaire de parkings Flowbird s’est notamment installé au Kirghizistan et Auchan a ouvert le premier supermarché du pays à Douchanbé. C’est également une zone extrêmement riche en minerais (en particulier en Uranium, Orano est déjà présent en Ouzbékistan), hydrocarbures, métaux rares, etc… qui éveillent les convoitises de nombreux pays. Mais au Kirghizistan ou au Tadjikistan, les autorités se retrouvent dos au mur. L’endettement auprès de la Chine atteint dans ces pays respectivement 51% et 56% de la dette extérieure. Face aux demandes du Kirghizistan de restructuration de sa dette, la Chine a répondu négativement et a réclamé son dû. Une initiative de cotisation lancée par un collectif d’associations depuis l’année dernière semble être le dernier levier avant de devoir céder certains territoires kirghiz et les ressources naturelles qui s’y trouvent à la Chine. Le Kirghizistan semble donc suivre l’exemple du Sri Lanka, ce qui réduit les chances des entreprises françaises d’accéder aux ressources et au marché kirghiz. En effet, le mécanisme du piège de l’endettement chinois dans ces pays pourrait à terme obliger les autorités locales à contracter avec des entreprises chinoises. 

Pour résumer, la stratégie prédatrice de l’Empire du Milieu pousse certaines économies dans une situation d’insolvabilité, afin d’obtenir en échange des concessions géostratégiques qui limitent les possibilités d’investissement et d’implantation des entreprises françaises dans ces pays. Un phénomène qui en quelques années a projeté certains pays dans une situation économique délicate. L’action des organisations internationales et en particulier du FMI semble être le seul rempart à cette politique agressive et doit encore faire pression sur le gouvernement chinois pour endiguer son expansion. 

 

Florine Maureau pour le club Risques de l’AEGE

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