Analyse

[CR] Reconquérir une indépendance dans les secteurs d’activités d’importance vitale (1/2) : le constat d’une indispensable souveraineté technologique

Le 19 mars 2021 par Carla Lepers
Illustration : Bibliothèque Nationale de France

Le 11 mars 2021 s’est tenue la conférence relative à la reconquête d’indépendance dans les secteurs d'activités d'importance vitale, à la Bibliothèque Nationale de France organisée par la Fondation pour la Recherche Stratégique. Dans un contexte de tensions géopolitiques, de guerre informationnelle et de crise sanitaire, il était question d’en étudier l’impact des phénomènes d’interdépendance. L’occasion d’explorer les différentes facettes et visions de la géostratégique actuelle sur le sujet, en quête de souveraineté. La première partie de ce compte-rendu rapporte les interventions de Frédéric Coste et Joffrey Célestin-Urbain au cours de la première partie de la table ronde.

À travers les évolutions géopolitiques, force est de constater que plusieurs pays comme la Russie, l’Inde ou encore les États-Unis souhaitent se développer au niveau européen. Dans ce cadre, le concept de souveraineté technologique est relativement récent alors que même qu'aucune définition n’a véritablement été acceptée du fait d’un manque de compréhension. Par conséquent, pour comprendre ce qu’est la souveraineté technologique, il faut partir de sa généalogie. Frédéric Coste, maître de recherche à la Fondation pour la Recherche Scientifique (FRS) et premier intervenant de la Conférence, définit la souveraineté comme étant la détention de l’autorité suprême. D’après la définition de Fraunhofer Institute for Systems and Innovation Research de juillet 2020,  la souveraineté technologique “résulte de l’aptitude d’un État ou d’une fédération à fournir les technologies qu’il (elle) juge critique pour le bien être des populations, la compétitivité de l’économie et sa capacité à agir. Ainsi que celle de développer ces technologies ou de se les procurer dans d’autres aires économiques sans dépendance structurelle unilatérale”. 

Monsieur Coste explique par la suite que la souveraineté technologique est soutenue par les capacités à générer des connaissances scientifiques et technologiques soit de manière autonome soit au travers de plusieurs partenariats stables et non contraignants. La définition ne signifiant pas l’autarcie ou l’indépendance complète, la souveraineté technologique permet des activités de recherche et de développement des technologies internationalisées ainsi que l’acceptation des importations technologiques, si celles-ci ne génèrent pas de dépendance unilatérale. Dans certains pays, la réflexion est développée en parallèle de politiques industrielles sectorielles et souligne l’importance de la transformation des connaissances et des prototypes en produits et services. Enfin, Monsieur Coste admet que, dans certains domaines technologiques, la souveraineté s’avère nécessaire. Parmi ces champs, la santé au travers des vaccins, des traitements de données de santé, de TIC (infrastructure en 5G), l’intelligence artificielle ou digitale sont des technologies qui vont générer de très gros marchés. Les “General Purpose Technologies” ou “technologies à usage général” soutiennent tous les secteurs économiques et permettent une amélioration des activités régaliennes et des services publics.

Frédéric Coste relève par ailleurs les deux dimensions de la politique de souveraineté technologique développée par la Commission européenne en novembre 2020 : la composante interne et la composante externe. Respectivement, la première passe par le développement des filières technologiques européennes, entre États-membres. Elle permet de déterminer les capacités stratégiques et les filières à constituer. La coopération avec des pays non européens est également possible dans certains cas. La pratique des investissements communs et la coordination des grands projets (R&D, innovation) sont inclus dans les critères de la composante interne. De même que le programme spatial (Galileo ou encore Copernicus), le financement des programmes militaires communs ou encore la cybersécurité. Le second, relatif à la composante externe, est chargé de se protéger des pratiques commerciales déloyales, de faire appliquer les règles du commerce international et de garantir la réciprocité des accès aux marchés internationaux. Au fond, ce que relève Frédéric Coste est qu’il ne s’agit pas uniquement d’un positionnement défensif puisqu’il convient de créer des liens pour le développement des technologies avec des acteurs partageant les valeurs européennes.

Un panorama de la dépendance et des enjeux de l’autonomie stratégique

Le second intervenant, Joffrey Célestin-Urbain, chef du service de l'information stratégique et de la sécurité économique industrielle et technologique au Ministère de l'Économie, des finances et de la relance, a présenté un panorama de la dépendance et des enjeux de l'autonomie stratégique. Il est revenu sur le repli, voire le protectionnisme des États face à une mondialisation, mettant à mal le concept de souveraineté. 

L’accélération de l’utilisation du concept n’est plus un tabou, mais un objet stratégique assumé, du moins à Bruxelles. Les raisons de ce “revirement” résultent de plusieurs facteurs géopolitiques. Les États Unis sous Donald Trump ont mis en place un agenda de “containment” de la poussée technologique de la Chine, considérée officiellement comme un rival stratégique, notamment depuis l'arrivée de la 5G. À cette occasion, les États-Unis ont pris conscience brutalement du “renversement historique” d’une configuration traditionnelle à laquelle ils étaient “habitués”. La Chine étant considérée comme “l’atelier industriel” tandis que les États-Unis se confortaient dans leur position d'hégémonie technologique. Les chinois, rattrapent désormais leur retard et tendent à “rabattre les cartes de la puissance, déjà visible avec la révolution chinoise qui a débuté en 2010”, 80% des opérateurs de télécommunications majeurs travaillant déjà avec le géant chinois Huawei. L’apparition de la 5G, la télémédecine, les objets connectés... offrant de nouvelles perspectives qui intéressent l’Intelligence Artificielle. Les Américains n’ayant plus de leader, le paysage industriel leur est donc moins favorable puisqu’il a désormais un centre de gravité asiatique ; qui plus est, a remis en cause le pays de l’oncle Sam sur la partie des DATA au travers d’une bataille entre BATX et les GAFAM. 

Le grand retour de la souveraineté ?

La guerre économique qui se joue entre les États-Unis et la Chine a des répercussions sur le paysage mondial, l’Europe se retrouvant au milieu. La crise de la Covid-19 a eu un impact majeur sur la souveraineté (en elle-même, pas technologique, ndlr) et a permis de remettre en lumière des problèmes “basiques” d'approvisionnement en masques, en gel, en respirateur. Une situation qui a marqué le “grand retour de la souveraineté”. Un concept réexpliqué par l’intervenant, expliquant lui-même que “la souveraineté technologique est une composante d’un ensemble plus vaste qui concourt elle-même à l'indépendance de la Nation”. Il rajoute également que le concept ne peut être une “réalité absolue” (on ne peut pas être souverain sur tout, il est par conséquent impossible de disposer de la totalité de ressources financières ou physiques au sein d’un même domaine).

La sécurité économique, la localisation de la valeur ajoutée n’est pas un enjeu de compétition économique entre territoires ni de création de richesse ; c’est une arme stratégique. En exemple, M. Celestin-Urbain explique que lorsque ”on est trop dépendant d’une chaîne de valeur ou d’un composant fabriqué à l’étranger dans un pays qui dispose d’une politique d’utilisation du droit à des fins extra-territoriales et de puissance économique, cela donne une situation où la dépendance économique du pays demandeur se traduit par une dépendance réglementaire qui rejaillit sur la dépendance économique. Cette extraterritorialité montre l’effet “boule de neige” dans la définition de l'indépendance technologique”.

Enfin, la dernière partie de cette intervention présente la souveraineté technologique comme ayant nécessairement un horizon européen. En effet, “l’Europe est un espace politique commun et pour des raisons d’efficacité, les pays membres peuvent et ont pu, mutualiser leurs ressources, s’éviter une concurrence “absurde” en investissant de manière individualisée”. Il est vrai qu’une bonne partie des réponses à l'indépendance technologique se trouve dans des champs de compétences communautaires notamment au travers des politiques commerciales. Ainsi, l’Union Européenne représente un fort levier financier poussant les politiques et soutenant les acteurs ainsi que la recherche. 

Il devient donc désormais vital d’avoir une approche complète de protection de la chaîne de valeur et de viser un niveau d’autonomie élevé. Il s’agit de rebâtir la production permanente ou activable en cas de crise. L’Union Européenne manque de réactivité et il est évident qu’une reconfiguration s’avère nécessaire, alors même qu’un changement de paradigme est en cours à Bruxelles.

 

Carla Lepers

 

Partie 2 : l’inquiétant constat de l’absence de dispositifs de protection

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