Analyse

[CONVERSATION] (2/2) Quand le business de l'engagement rejoint l'influence - Sarah Durieux, directrice de la plateforme de pétition change.org

Le 6 avril 2021 par Clémentine Balayer
Crédits : Damien Carduner

À l’occasion de la sortie du livre de Sarah Durieux Changer le monde : manuel d’activisme pour reprendre le pouvoir, le Portail de l’IE s’est interrogé sur un contre-pouvoir en mutation. L’activisme, si vieux soit-il, n’aura jamais occupé une place si prépondérante auprès des décisionnaires. Et pour cause, c’est en s’appuyant sur les mêmes armes propres à la guerre économique que la pétition citoyenne s’est constitué une influence redoutable.

Perspectives et prospectives de l’activisme  

Portail de l’IE: En matière de rhétorique, pour persuader et convaincre, et la population et les décideurs, avez-vous l’impression de combattre les biais cognitifs de la société civile ? Est-ce un mot qui vous parle ? De la même manière la notion “d’encerclement cognitif”, à travers la dissimulation habile de la recherche de domination par un choix des mots conscient, a-t-elle du sens dans vos activités ?   

Sarah Durieux : Je pense qu’il y a une réalité que vous avez bien décrite: on ne peut comprendre et se connecter à une question politique que lorsque l’on éprouve une forme d’empathie, que l’on se projette personnellement sur un sujet. Pour faire campagne efficacement, on a besoin de faire appel à ce qui nous rassemble en tant qu’humain. Il ne faut pas dire “Il manque 100 000 auxiliaires de vie scolaire en France” mais plutôt dire "Voilà je suis maman d’une petite fille handicapée et elle ne peut pas aller à l’école, car elle n’a pas d’auxiliaire de vie scolaire pour s'occuper d’elle”. Ce sont des techniques de storytelling, l’art d'utiliser les histoires et le narratif pour se connecter aux gens. Aujourd’hui ce savoir-faire  est entre les mains de quelques puissants, le but étant de le rendre accessible au plus grand nombre pour lutter contre les oppressions de certains groupes par d’autres qui détiennent ces savoirs. 

Portail de l’IE : Vous avez au préalable travaillé dans diverses structures engagées, quelle a été l’influence de votre expérience chez Obama leaders Europe (OLE) dans la gestion de change.org ? Considérez-vous OLE comme un outil de soft power et pourquoi ?

Sarah Durieux :  Cette formation a été très intéressante, car celle-ci m’a permise de développer des sujets que je traitais au sein de change.org. La question du storytelling était déjà présente puisque la logique du narratif qui rassemble les gens au lieu de les diviser était déjà un outil. C’est un travail qui ressemble à celui de change.org. On a beaucoup parlé des grands enjeux en Europe, des questions climatiques, de la désinformation, de la question de l’accueil et de la manière dont on peut aider les personnes réfugiées. C'était intéressant d’avoir ces approches. On retrouve ces enjeux sur la plateforme et on voit aussi que ça a son importance dans d’autres pays. Cela permet aussi de donner une vision européenne à des questions importantes en France. Nous avons également travaillé à mieux comprendre les mécanismes de désinformation, qui peuvent être de véritables stratégies géopolitiques visant à entraver à la mobilisation de citoyennes et citoyens. 

Le programme Obama Leaders Europe s'inscrit donc dans une logique de soft power, car il n’y pas d’actions spécifiques impulsées par ce programme. La théorie du changement de ce programme est de mettre en contact des leaders et créer un réseau de confiance entre ces personnes qui partagent des valeurs. 

Portail de l’IE : Quelles constatations faites-vous de l’activisme français par rapport à l'activisme anglo-saxon ? L’un est-il influencé par l’autre ? 

Sarah Durieux : L’activisme anglo-saxon est très influencé par le "community organizing”, l’idée que les communautés locales directement concernées agissent de manière autonome pour résoudre leurs problèmes et constituer un groupe influent auprès des responsables politiques et économiques. Ce sont des stratégies qui sont utilisées aussi dans le cadre des élections, afin de redonner envie aux citoyennes et citoyens de voter pour des élus qui défendent les sujets qu’ils ou elles défendent aussi sur leurs territoires. C’est par l’action de communautés que les utilisateurs de change.org ont rallié grâce à ces utilisateurs, des gens à voter. En France ces structures existaient via les syndicats, mais aujourd’hui ils ont perdu de l’influence, car la notion de syndicat est devenue plus partisane que centrée sur les premiers et premières concernées, plutôt qu’un outil d’auto-organisation des salariés. Donc oui, ce retour de l’importance de l’action directe, menée par les mouvements concernés, qui s'auto-organisent, reviennent en France sous l’impulsion de mouvements qui viennent des États-Unis comme Black Lives Matters par exemple.

L’avenir prometteur de l’activisme 

Portail de l’IE : Êtes-vous capable d’identifier une opération truquée ? (faux votes etc…)

Sarah Durieux : Il nous arrive d’avoir des attaques. La plupart visent à délégitimer la plateforme surtout lorsque nous avons des campagnes très importantes qui remettent en cause certains intérêts. Dans certains pays, nous avons eu des attaques pour faire monter les compteurs des signatures pour ensuite avancer que notre plateforme ne serait pas fiable. Par exemple, en France, des personnes avaient lancé une pétition contre un projet industriel et on a vu une fausse campagne lancée par les promoteurs du projet, en tentant d'ajouter de fausses signatures pour dire que change.org n’était pas légitime. Malgré tout, en France il y a de moins en moins de gens qui peuvent délégitimer la plateforme tant elle a porté de mouvements massifs ces dernières années. De plus, nous avons des systèmes de gestion de la fraude avec différents outils qui reposent entre autres, sur le rythme des signatures, la manière dont les gens agissent sur le site, les IP… D’autres outils nous permettent de vérifier la validité des signatures, notamment la vérification des signatures par les emails. 

Il y a encore quelques années, sur les très grosses campagnes, où les politiques disaient “Ce ne sont pas les pétitions qui font la loi”. Or, c’est un phénomène qui ne peut pas être ignoré, et Emmanuel Macron l’a compris et a répondu à la pétition des gilets jaunes, et a lancé le Grand débat national ou la convention citoyenne pour le climat. La question de la participation des citoyens à la loi de manière directe n’est plus remise en question. Quand on voit que le porte-parole du gouvernement passe par Twitch ou communique via des lives sur Instagram, on comprend bien qu’aujourd’hui les plateformes digitales font la politique autant que les sondages.  

Portail de l’IE : Peut-on dresser une tendance des “causes” qui ont suscité le plus de mobilisation ces dernières années ? 

Sarah Durieux : En 2020 tout a été chamboulé par la Covid, on a eu un avant et un après Covid avec une remontée de 80% de signatures par rapport à l’année précédente et en France une augmentation de 64%. Les thèmes “santé” et “covid” ont notamment été particulièrement récurrents. Après, les sujets qui restent les plus populaires sont en première place ”La justice économique” et par là on entend la lutte contre la précarité, pour l’égalité. En deuxième position les thèmes de l’“Environnement et du climat” qui constituent un gros ensemble et enfin “Les droits des animaux”. Ensuite, au niveau du nombre de signatures, il y a une masse de personnes qui s’engage en faveur de l’éducation et des droits des femmes. 

Portail de l’IE : Une institutionnalisation de la pétition (en débat à Bruxelles) serait-elle une appropriation du débat public par l’État ? Quelles sont selon vous les prochaines étapes, technologiques et organisationnelles qui attendent le secteur de l’activisme ?

Sarah Durieux : Je souhaite que les mobilisations citoyennes trouvent un débouché politique, ainsi il est important qu’il y ait un engagement et des réponses, comme ce que peut faire le CESE (Conseil environnemental économique et social). Ces derniers se sont engagés à regarder les pétitions de change.org et à répondre à celles qui ont le plus de poids. De plus, ils font aussi attention aux signaux faibles, c’est-à-dire aux pétitions qui sont éparses mais qui rassemblent les mêmes sujets. Le CESE va tenter de les rassembler et de porter leur voix. Par contre, pour les plateformes lancées par l’État ou les chambres du parlement, j'ai du mal à croire que cela fonctionne, car si on sort de l’autodétermination, ce n’est plus une mobilisation citoyenne autonome et indépendante. On peut questionner et être inquiet de partager ses idées politiques et son identité sur le site de l’Assemblée Nationale ou du Sénat. Alors oui, il faut créer des outils de participation et d’écoute, mais il faut savoir différencier cela des outils de mobilisation. Une pétition, c'est d’abord un outil de mobilisation pour et par les citoyens pour faire pression sur les responsables politiques. 

Concernant la digitalisation, il s’agit de penser  l’accessibilité à un maximum de personnes et la meilleure façon qu’il soit pour que ces campagnes atteignent leur objectif. Au-delà de la mise en ligne, il faut aider les gens à faire campagne efficacement via les outils qu’on va mettre en place pour s’assurer que la pétition aboutisse.

Propos recueillis par Clémentine Balayer

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