Analyse

Embraer vs Hawker : un bel exemple de bataille de l'information

Le 7 février 2012 par Florent De Saint Victor
© checksix-forums.com

En Janvier, un premier article avait été rédigé à propos de la bataille juridique et informationnelle que se livrait l'avionneur américain Hawker Beechcraft et l'avionneur brésilien Embraer.

Il s'agissait du contrat Light Air Support (LAS) pour lequel était demandé 20 appareils légers pour des missions d'appui-feu au sol et de renseignement, ainsi que trois années de soutien et de facilités diverses pour la formation des pilotes et des maintenanciers.
L'US Air Force (USAF) notifiait fin décembre 2011 ce contrat à Embraer et à l'entreprise américaine associée, Sierra Nevada Corporation, pour un peu plus de 355 millions de dollars. Ce qu'a contesté Hawker Beechcraft, dès les premières décisions qui l'écartent du contrat, via un appel (rejeté depuis) auprès du Governement Accountability Office (GAO) puis une plainte à l’US Court of Federal Plaints.

Hawker Beechcraft ne lâche rien...
En plus de cette action en justice, Hawker multiplie les recours en mobilisant les élus concernés par les emplois potentiellement menacés sur leurs circonscriptions (comme celui du 2nd district de l'Arkansas ou du 4ème district du Kansas) et même en interpellant plus globalement la société civile. C'est la mobilisation générale.
Sur le site web officiel d'Hawker dédié au contrat, un formulaire simple d'utilisation (un simple code postal suffit et une lettre est pré-définie) permet d'interpeller le Département à la Défense et d'envoyer une requête à chacun de ses élus. Les médias sociaux ne sont pas oubliés et une page Facebook est associée, un compte Twitter ainsi qu'une chaîne Youtube. Le dispositif de mobilisation 2.0 est donc bien en place.
Depuis le 15 janvier, le nombre de lettres envoyées aux membres du Congrès est passé de 5.900 à 16.000, et au Department of Defense de 800 à 2000. Cette mesure de mobilisation connaît donc un succès certain, bien que relatif, ce qui oblige d'ailleurs Hawker à poursuivre ses autres efforts de mobilisation.
Ainsi, s'appuyant sur le traditionnel et annuel discours sur l'état de l'Union prononcé le 24 janvier par le président Obama, Hawker a rappelé dans un communiqué l'écart entre les paroles du discours (préservation nécessaire des emplois, gestion au plus juste des deniers publics, efforts de réindustrialisation, etc.) et les actes tels que ceux pris sur la décision d'attribution du LAS.

Sierra Nevada Corporation contre-attaque !
Ne laissant pas Hawker crier seul, Sierra Nevada Corporation (SNC) n'a pas hésité à contre-attaquer dans cette guérilla informationelle en décryptant point par point l'argumentaire de défense d'Hawker. C'est donc un communiqué de presse ultra-didactique dans la forme (une liste d'idées reçues déconstruites) et précis dans le fond qui a été publié le 2 février 2012.
SNC rappelle ainsi que son produit est déjà "combat proven" (c'est à dire, certifié "bon pour emploi" en opérations au sein d'autres armées de l'Air), que 88% de la valeur de l'appareil provient de composants fournis par des entreprises américaines, que des emplois vont être créés grâce à ce contrat en particulier à Jacksonville (Floride), qu'aucun emploi ne sera créé au Brésil, etc.
Plus fort, SNC rappelle qu'Hawker Beechcraft, qui se drape dans sa défense dans la bannière étoilée américaine, est en fait détenue par une entreprise canadienne, Onex, et une banque d'investissements à la réputation sulfureuse, le fonds Goldman Sachs. Comment discréditer en quelques mots son adversaire et faire appel à "la sagesse populaire" des Américains...

L'US Air Force aimerait bien que cela cesse
Et pendant ce temps là, le "stop-work order" prononcé lors de la plainte déposée en justice d'Hawker se poursuit et le client final, l'armée de l'Air afghane (Afghan Air Force ou AAF), attend toujours ses appareils. Et risque même d'attendre encore plusieurs mois...
Récemment, un "fact sheet" rédigé par l'USAF aurait circulé au sein du Congrès (Sénat et Chambre des représentants). Cette fiche d'information reprend les conclusions du Governement Accountability Office ou GAO (l'équivalent de notre Cour des Comptes) saisi par Hawker dès fin novembre 2011. Elle explique les raisons du choix final de SNC. Encore une épine dans le pied d'Hawker...
Alors que ses escarmouches à coups de communiqués se poursuivent, l'US Court of Federal Plaints doit se prononcer sur la validité du contrat le 6 mars 2012. Cette date faisant espérer les premières livraisons des appareils au mieux en avril 2013. Quand on sait à quel rythme la transition s'accélère ces derniers temps en Afghanistan, il serait bien que les appareils n'arrivent pas trop tard...

Pour l'anecdote (ou pas), même George Soros serait dans l'affaire !
Encore plus fort, est l'arrivée dans les débats de la figure de George Soros, millionnaire et financier américain bien connu, souvent critiqué comme un spéculateur sans scrupule, et politiquement, plutôt pro-Obama et anti-Bush.
C'est un profil parfait (sulfureux et célèbre comme il faut) pour bâtir une rumeur déstabilisatrice, rumeur démentie depuis par le Wichita Eagle, journal à l'ancrage local similaire à celui d'Hawker, et donc gage de sincérité s'il dément une rumeur qui pourrait servir plus à Hawker qu'à SNC.
En effet, Soros aurait été, selon la rumeur, le grand gagnant de ce contrat puisqu'il aurait investi dans des entreprises brésiliennes et aurait donc, comme actionnaires, était l'un des bénéficiaires. Or, si l'homme a bien investi 1 milliard de $ dans la compagnie pétrolière brésilienne Petrobras, pas un de ses $ ne l'a été dans Embraer.
Le décryptage peut ne pas s'arrêter là. En effet, George Soros est un soutien d'Obama. Or, cette affaire a lieu dans un contexte de campagne présidentielle, en particulier lorsque des primaires républicaines se déroulent dans certains États concernés par ce contrat.
Sans certitude, il est tout de même possible d'indiquer qu'un tel contexte politique, où tous les coups sont permis pour attaquer l'autre camp, soit nettement favorable à de drôles de filiations et à la diffusion de rumeurs plus ou moins fondées.

A suivre...

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