Analyse

Eco-cités chinoises : Ubifrance en capitaine de l'équipe de France "export"

Le 21 août 2011 par Jean-Christophe Marcoux
© ubifrance.fr

C’est ce que rappelle avec force et conviction Vincent PERRIN, Directeur Adjoint d'Ubifrance Chine, rencontré le 14 juillet à Beijing. Si la France métropolitaine est au repos en ce jour de fête nationale, ce n’est pas le cas de son équipe.

D’ailleurs, pour son chef de pôle Philippe MARREC, c’est tout au long de l’année que la notion de patriotisme s’invite au cœur des actions qu’il conduit depuis Pékin. Celles-ci, généralement orientées « réseau » et « conquête de marché », ont pour unique ambition de servir les intérêts économiques de la France. Autrement dit, il s’agit de créer des leviers stratégiques pour les décideurs français qui sont à la tête de grands groupes, de PME, d’agences de développement, de villes ou de régions.

Les rencontres d’affaires « France – Chine, EcoCités » constituent un bel exemple de déploiement de synergies public/privé à même de jouer un rôle de catalyseur pour l’économie française. Organisées par Ubifrance, sous l’impulsion du Comité d’expansion économique de la région havraise « Le Havre Développement », elles se dérouleront à Shenyang, Chengdu et Chongqing en décembre 2011.

Si les participants ont tout à gagner, il leur faudra néanmoins éviter certains écueils, et rester lucide et pragmatique car la Chine est loin d’être un eldorado facile à pénétrer. C’est pourquoi les stratégies imaginées par Ubifrance sont toujours mûrement réfléchies avant d’être déployées et coordonnées par un comité de pilotage dédié. Elles s’inscrivent en outre dans des logiques moyen/long terme, car c’est la seule façon de réussir, en Chine comme ailleurs.

Au service des stratégies d’influence et de l’innovation
La fin des « 30 glorieuses » en France a coïncidé avec le début du long réveil de la Chine, qui a duré 30 ans lui aussi. On peut aujourd’hui s’attendre à ce que les 30 années qui viennent consacrent définitivement l’Empire du Milieu comme le leader incontestable de l’économie mondiale. Trois raisons à cela : son retard toujours important en termes de développement, sa volonté farouche de rattrapage, et enfin sa puissance démographique.

La France n’a donc pas le choix. Elle doit se réinventer en prenant la mesure des nouveaux équilibres mondiaux. Certes elle doit continuer à capitaliser sur ses propres savoir-faire, mais elle doit aussi savoir s’associer judicieusement à la croissance des géants émergents, de façon à profiter des nouveaux rapports de force, pour moins les subir. Dans cette optique, les rencontres d’affaire France – Chine, EcoCités constituent un évènement majeur pour toutes les entreprises actives sur les problématiques urbaines ou environnementales, ainsi que pour toutes les régions dont l’économie s’est historiquement structurée autour des secteurs du BTP, de l’énergie, de l’automobile, ou encore du traitement de l’eau et des déchets. S’impliquer – de façon directe ou indirecte – présente pour elles deux énormes avantages.

En termes d’influence d’abord, il est évident que ce type d’évènement est l’occasion de (re)définir sa stratégie de présence en Chine, et de structurer son approche sur le terrain en posant un certain nombre de jalons qui permettront par la suite de prendre les meilleures décisions. Un positionnement « amont » s’avère souvent très efficace puisqu’il permet de subtilement s’immiscer au cœur des processus d’élaboration des cahiers des charges. C’est en fait une forme assez simple de lobbying dont l’intérêt est évident : anticiper/orienter les besoins, identifier les vrais décideurs, découvrir/comprendre les logiques sous-jacentes aux mécaniques décisionnelles, analyser les dimensions culturelles susceptibles de jouer un rôle décisif, créer des contacts qui pourront s’avérer utiles lorsqu’il s’agira plus tard d’obtenir ou de pousser des informations spécifiques. Une participation active permet également de réaliser un benchmark approfondi sur les forces en présence au sein de la sphère concurrentielle, tout en identifiant des partenaires clés dans les domaines universitaires, politiques, technologiques, ou économiques.

En termes d’innovation ensuite, des bénéfices peuvent être attendus en pull comme en push. L’information récoltée peut en effet servir à orienter les efforts et les investissements vers la demande réelle, c’est-à-dire celle exprimée par le marché. Dans le même temps, il est possible de transmettre de l’information pour tester ses produits ou services encore en phase de développement. La viabilité du ou des modèle(s) économique(s) envisagé(s) peut ainsi être estimée avec davantage de discernement.

Un contexte intéressant, des enjeux passionnants
Au-delà des deux raisons évoquées ci-dessus, il semble que le moment soit particulièrement opportun pour investir une partie de son temps et/ou de son argent sur les projets de villes à faible empreinte carbone en Chine.

D’abord parce que le pays s’apprête à déployer son 12ème plan quinquennal. Or, celui-ci révèle toute la lucidité des dirigeants actuels : conscients des limites de leur modèle de développement jusqu’ici quasi-exclusivement basé sur les exportations vers l’Occident, ils souhaitent désormais concentrer leurs efforts sur le développement intérieur et donc sur le niveau de vie de la population. Les objectifs sont clairs : progrès social, bon sens écologique, rééquilibrage géographique pour réduire des disparités territoriales devenues dangereuses, nouvelles infrastructures de communications, et donc, on l’aura deviné, nouvelles approches urbaines. Dans le même temps, côté français, à l’heure où les derniers chiffres concernant la balance commerciale sont toujours aussi peu convaincants, regarder vers l’extérieur est un acte salutaire. Certes, de bonnes nouvelles sont venues ponctuer l’actualité récente – on pense aux succès de l’A320 Neo d’Airbus – mais cela ne doit pas cacher les difficultés françaises dès qu’il s’agit d’exporter.

Au-delà du contexte, ce sont les enjeux liés au concept d’éco-cité qui rendent la démarche passionnante. Ceux-ci correspondent en effet à un croisement complexe de problématiques environnementales, technologiques, économiques, politiques, et sociétales. La croissance de la Chine est si rapide qu’elle s‘accompagne inévitablement de dommages collatéraux. Beaucoup d’usines tournent à plein régime alors qu’elles sont par ailleurs déjà largement énergivores. Les chiffres sur la qualité de l’air ou de l’eau sont la plupart du temps alarmants. La technologie peut bien sûr apporter des solutions à ces problèmes. Encore faut-il que les innovations répondent aux attentes économiques et sociétales, sans quoi elles n’auront que peu d’impact : comment les citadins souhaitent-ils bouger, se connecter les uns aux autres, se divertir et quels modèles de financement seront les plus adaptés ? Politiquement, l’enjeu n’est pas moins important puisqu’il est autant lié au regard que la Chine porte sur elle-même qu’à celui que le monde porte sur elle.

Une coopération pragmatique plutôt qu’un projet « vitrine » de type Dongtan, Tianjin, ou Masdar
Au delà des détails sur les projets à Shenyang, Chengdu, et Chongqing – disponibles ici – il est intéressant de comprendre quelles sont leurs particularités par rapport à trois autres projets d’éco-cités très emblématiques : Dongtan (Chine) d’abord, souvent qualifié d’échec, de mirage, ou encore de ville fantôme. Tianjin (Chine - image ci-contre) ensuite, projet moins ambitieux mais plus réaliste. Et enfin Masdar (Emirats Arabes Unis), symbole fort pour l’avenir de la croissance écologique dans un pays où le pétrole est roi. Philippe MARREC partage son point de vue et nous apporte quelques éléments de réponse :

« Il existe une différence fondamentale entre les trois projets que vous mentionnez et ce que nous cherchons à faire à travers les rencontres Ubifrance. Les initiatives que vous citez correspondent en effet à des projets d’éco-cités totalement nouvelles, à bâtir de A à Z. Ce sont aussi, et surtout, des vitrines pour les Etats et les sociétés qui les financent. Il s’agit donc de véritables supports de communication à fort impact médiatique. Par ailleurs, bien que les projets soient relativement restreints en termes d’espace occupé, ils peuvent néanmoins nécessiter des investissements très lourds et donc finir par s’avérer chimériques, car utopistes, trop grands, ou encore trop ambitieux.

En ce qui nous concerne, la démarche est différente car la mission qui nous a été confiée découle directement de l’accord signé entre le gouvernement chinois et Bercy. Le but de ce rapprochement est de créer les conditions favorables à l’émergence de collaborations concrètes entre les deux pays, dans le domaine de l’environnement. Nous cherchons donc à jouer un rôle de tremplin – ou de facilitateur – en programmant des rencontres de travail liés à des projets court/moyen terme bien réels et tangibles. Selon nous, seule une approche pragmatique peut faire naître de vrais projets de coopération. Or, les idées comme les opportunités ne manquent pas ! A titre d’exemple, en Chine, 70% des sources en eau sont polluées, et 20% des déchets sont non-traités, ce qui donne une idée du potentiel d’affaires. Grâce à notre action, nous espérons pouvoir aider les entreprises françaises à vendre leurs solutions à des partenaires chinois.

L’organisation des rencontres demande un travail de préparation considérable. Côté chinois, il faut réussir à identifier – dans chacune des villes retenues – qui sont les vrais décideurs. Et côté français, il faut parvenir à convaincre les entreprises de l’intérêt qu’il y a pour elles de participer à cet évènement. Nous espérons que les PME comprendront qu’elles ne doivent pas avoir peur de la Chine, et que l’accompagnement que nous leur proposons peut leur permettre de regarder au-delà des marchés européens et nord-africains qu’elles ont (trop souvent) tendance à privilégier, pour des raisons évidentes de proximité, de culture, et d’histoire. C’est fort dommage car certaines d’entre elles pourraient être plus ambitieuses vis-à-vis du marché chinois. Il suffit pour s’en convaincre de considérer la superficie du pays et d’observer le niveau actuel de ses infrastructures.

Notez enfin que les autorités chinoises ont réalisé un lobbying important pour positionner trois villes cibles bien spécifiques au cœur de notre évènement. A Shenyang, ville au lourd passif industriel, elles cherchent à réaliser une transition écologique pour relancer l’activité. A Chengdu et Chongqing, elles cherchent plutôt à s’inscrire dans la fameuse logique du « go west » qui vise à rééquilibrer leur espace territorial. Dans tous les cas, l’appui politique est présent, et c’est là un élément fondamental puisque les secteurs publics et privés sont ici plus qu’ailleurs intimement liés l’un à l’autre».

Comment optimiser sa participation aux rencontres France – Chine, EcoCités ?
En guise de conclusion, il est bon de rappeler au décideur encore hésitant que si participer à ces rencontres a un coût, celui de ne pas y participer risque d’être encore plus grand. Bien sûr il ne s’agit pas d’y aller pour faire de la figuration mais bien pour préparer l’avenir. C’est pour cette raison qu’il est conseillé de suivre quatre règles élémentaires. D’abord ne pas y aller « à moitié », c’est-à-dire en mode « improvisation », sans vraie stratégie d’approche pour préparer l’avant, le pendant, et l’après. Ensuite ne pas y aller trop naïf, c’est-à-dire prêt à trahir ses propres secrets en croyant trop aux promesses des interlocuteurs rencontrés. Ne pas non plus y aller en mode « paranoïa », car si la crainte de se faire piller est trop présente, alors il sera impossible de s’affranchir des barrières culturelles et de gagner la confiance. Enfin, ne pas y aller en mode « pressé », car la lenteur avec laquelle se nouent certains contacts peut décourager. C’est pourtant la seule façon d’être crédible en Chine. Autant le savoir, s’y préparer, et s’armer de patience.