Analyse

La politique de Rosneft en arctique : une conciliation entre intérêts économiques, technologiques et diplomatiques

Le 3 octobre 2012 par Portail de l'IE
Suite à une série d’accords entre le groupe pétrolier étatique russe ROSNEFT et les groupes EXXON-MOBIL (Etats-Unis), ENI (Italie) et STATOIL (Norvège) ces derniers mois, il convient de rappeler les enjeux de développement liés à cette diplomatie économique russe.

Le commentaire formulé par Edouard Khudaïnatov (PDG de ROSNEFT) après la signature du partenariat avec EXXON-MOBIL démontre la volonté de ROSNEFT de s’affirmer dans la cour des grands: « Cette Joint Venture est l’aboutissement de plusieurs années de coopération avec EXXON-MOBIL et permet à ROSNEFT d’accéder aux plus gros projets mondiaux, ce qui fait de ROSNEFT un des leader mondiaux de l’énergie ». Pour Rex Tillerson, président d’EXXON-MOBIL : « Ce partenariat à grande échelle représente une étape stratégique significative pour les deux compagnies. Cet accord sera une base pour un dialogue constructif avec le gouvernement de la Fédération de Russie concernant l’établissement d’un régime fiscal pour les opérations offshore. ». A la portée des déclarations des deux présidents, on mesure l’aspect hautement stratégique de cette alliance pour les deux groupes. Cette joint venture intervient après l’abandon des négociations en juin 2011 entamées entre ROSNEFT et BRITISH PETROLEUM pour l’exploitation des mêmes gisements . Ces accords, annoncés en janvier 2011, devaient voir ROSNEFT acquérir 5% du capital de BP, et le groupe anglais entrer au capital de l’entreprise russe à hauteur de 9,5% . L’échec des négociations serait imputable à l’Alfa Access Renova (AAR), un consortium d’oligarques russes mené par Mikhaïl Fridman fortement opposé au rapprochement entre l’entreprise anglo-saxonne et ROSNEFT et détenant 50% de la joint venture TNK-BP (3ème producteur de pétrole en Russie) au côté du groupe BRITISH PETROLEUM.

Au-delà d’ouvrir de nouvelles perspectives de marché au groupe pétrolier russe, l’alliance avec le groupe américain EXXON-MOBIL présente un autre avantage non négligeable dans la course à l’Arctique. Après que la Russie ait réglé en juin 2011 le différend frontalier qui l’opposait à la Norvège depuis 40 ans, seul le Canada s’oppose désormais frontalement à la Fédération de Russie sur les revendications en Arctique. En faisant entrer le groupe américain dans les exploitations russes, l’alliance ROSNEFT-EXXON permettrait donc à la Russie de calmer les velléités canadiennes par intervention américaine interposée.

Le transfert de technologie, clé de la coopération de ROSNEFT avec ses nouveaux partenaires, est également invoqué comme étant l’un des éléments déterminants de l’accord signé avec la compagnie italienne. La maitrise de l’exploitation offshore dont jouit ENI de par l’expérience que le groupe a accumulé dans l’exploitation de sites notamment en Norvège est un atout pour Rosneft. L’accord stratégique entre les deux entreprises prévoyant une participation de ROSNEFT aux projets internationaux d’ENI, il n’est pas impossible que dans quelques années, le groupe russe puisse s’implanter aussi bien au Canada (via l’accord avec EXXON-MOBIL) qu’en Norvège (via l’accord avec ENI ou STATOIL). Cette situation pourrait lui permettre de renforcer sa place dans le cadre des négociations sur le partage de l’Arctique, si de telles négociations venaient à aboutir. La stratégie de renforcement des interdépendances des pays riverains de l’Arctique au profit de la Russie pourrait alors porter pleinement ses fruits. D’après Vitaly Mikhaltchouk, analyste de l’agence Investcafé : « Il est évident que ce dernier accord montre les ambitions de ROSNEFT concernant sa sortie au niveau international. La compagnie participera à des projets étrangers différents pendant les 5 à 7 ans à venir. En Amérique, dans le golfe du Mexique, et surtout grâce à la collaboration avec ENI, ROSNEFT va plus ressembler à des entreprises occidentales verticalement intégrées »

L’accord avec le groupe norvégien entre quant à lui dans le cadre d’un rapprochement particulier entre les deux pays sur la question de l’Arctique, comme en atteste les récentes manœuvres navales effectuées entre les marines des deux pays. L’exercice « Pomor 2012 » qui s’est déroulé en mai, est la quatrième manœuvre commune dans le cadre du programme « Pomor » relancé en 2010 après 16 années d’interruptions des manœuvres conjointes russo-norvégiennes .

Alors que beaucoup voyaient en 2007 une polarisation des tensions autour de l’Arctique suite à l’image du drapeau russe planté à 4 200 m de profondeur, nous assistons à un scénario bien différent. La Russie profite actuellement de l’Arctique pour développer ses relations diplomatiques et commerciales avec les Etats occidentaux et pour renforcer le multilatéralisme et l’interdépendance dans la zone.

La Fédération de Russie a transformé une situation potentiellement conflictuelle en une opportunité de développer ses relations avec de nouveaux partenaires, tout en conférant une envergure internationale à son groupe pétrolier ROSNEFT. Elle a su habilement utiliser l’Arctique comme monnaie d’échange pour la conquête de nouveaux marchés internationaux, mais surtout pour le renforcement de ses propres capacités technologiques sur le marché énergétique. Cela lui permet également de nouer un nouveau dialogue stratégique avec les Etats-Unis hors du cadre habituel des questions de prolifération nucléaire et dans une période marquée par le désaccord des deux puissances sur le dossier du bouclier anti-missile censé être implanté en Europe.

L’utilisation de ses atouts économiques a également permis à la Fédération de Russie de poser la première pierre de la nouvelle structuration des rapports de coopération à venir dans la zone Arctique et d’être au cœur des interactions économiques de la zone. Pour sa part, ROSNEFT est en passe de faire de l’ombre à GAZPROM, son concurrent énergétique national et de renforcer ses participations avec les société énergétiques russes privées, telles que l’ITERA Group avec lequel elle est actuellement en train de mettre en place une joint-venture pour la production et la vente de gaz. Le rachat potentiel des parts de la société britannique BP dans la joint venture TNK-BP liant le groupe pétrolier européen avec le consortium russe privé AAR est également à l'ordre du jour.

Cette nouvelle perspective de dynamisme économique pour le secteur pétrolier en Russie, souvent éclipsé par le secteur gazier, intervient au moment même où ce dernier réalise que sa position mondiale est sérieusement menacée par le développement du gaz de schiste et par la restructuration mondiale du marché du gaz devant survenir en conséquence . La question étant maintenant de savoir si le pétrole de l’Arctique suffira à combler la baisse des revenus liés à l’exportation gazière pour le gouvernement russe.