Bibliographie

« Blocus du Qatar : l’offensive manquée », de François Chauvancy

Le 5 octobre 2018
En quoi le blocus économique du Qatar constitue-t-il à la fois le symptôme d’un remodelage profond de la géopolitique du Moyen-Orient et un cas d’étude exemplaire des nouvelles formes de conflictualités ? Dans son ouvrage, François Chauvancy, Général de l’Armée de terre formé aux opérations irrégulières, détaille les partitions jouées par les puissances dans cette région et décrit à partir de la situation qatarienne les nouvelles modalités de guerre de l’information et de guerre économique. Publié en septembre 2018 aux éditions Hermann, Blocus du Qatar : l’offensive manquée est préfacé par Renaud Girard, géopoliticien, chroniqueur international et grand reporter au Figaro.

 

Synthèse de l’ouvrage :

Eminemment géopolitique, adoptant une approche pragmatique des relations internationales, l’ouvrage du Général Chauvancy est divisé en deux parties distinctes mais très étroitement liées.

La première s’attache à actualiser les connaissances des mouvements stratégiques régionaux modelant le Moyen-Orient de 2018. Après une mise en perspective historique, toutes les puissances concernées sont présentées sous le prisme de leurs intérêts propres, de leurs lignes de fractures et de leurs alliances respectives. On découvre une situation régionale en forte complexification, qui s’éloigne des grilles de lectures habituelles exclusives et parcellaires sur l’importance de la religion, sur les seuls enjeux énergétiques ou sur le sempiternel dilemme du conflit israélo-palestinien. L’analyse révèle que l’union traditionnelle entre Sunnites est définitivement brisée et la nouvelle génération de dirigeants arabes, aux personnalités et objectifs radicalement différents de leurs prédécesseurs, influence considérablement l’évolution de la géopolitique moyen-orientale. Les dynamiques à l’œuvre au sein des pays du Golfe sont passées au crible : réajustement des structures macroéconomiques, influence considérable d’Israël et de la Turquie, position fluctuante des États-Unis et de la France, glissement des pétromonarchies rentières en États souverains dotés de stratégies nationales, etc.

La seconde moitié de l’ouvrage se présente comme une analyse détaillée de la crise qui a éclatée entre le Qatar et ce que le général Chauvancy nomme le « Quartet » : l’Arabie Saoudite, les Émirats Arabes Unis, l’Egypte et le Bahreïn. De ce précis de géopolitique contemporaine du Moyen-Orient, l’auteur déduit les formes modernes de la conflictualité géopolitique, dont le blocus du Qatar constitue l’avatar le plus actuel. Une intervention militaire dirigée contre le Qatar était a priori exclue à cause du soutien apporté à ce dernier par la Turquie et à cause du manque de soutien apporté au Quartet par les puissances occidentales. Le Qatar fait donc actuellement l’objet d’autres formes d’attaques. On parcourra à ce propos, avec grand bénéfice, le chapitre détaillant les modalités de la guerre de l’information menée contre le pays, principalement par les Émirats Arabes Unis dont on découvre la parfaite maîtrise des techniques de lobbying et d’influence digitale. La guerre économique menée par le Quartet contre le Qatar, décrite au fil d’un autre chapitre particulièrement édifiant, constitue un cas d’école d’opération mal conçue, mal exécutée et finalement contreproductive alors même qu’il s’agissait du principal moyen à mettre en œuvre pour faire plier le petit émirat.

 

Analyse et avis de Nicolas Raiga-Clemenceau *

Salubre, argumenté et efficace, cet ouvrage concis présente parfaitement les nouveaux enjeux du Moyen-Orient tout en faisant la démonstration du recours croissant aux techniques de guerre de l’information et de guerre économique. Il propose une réelle mise en perspective d’une région dont les crises régulières constituent les épiphénomènes de mutations rapides et profondes. Exempt d’idéologie et de jugements de valeurs, Blocus du Qatar : l’offensive manquée entend rendre intelligible au plus grand nombre une situation géopolitique complexe. Menée à des échelles géographique et temporelle restreintes, limitant le nombre d’acteurs évoqués et ne s’attardant que sur les événements les plus significatifs, l’étude se révèle limpide. Si l’on peut ne pas être en accord avec toutes les interprétations et affirmations de l’auteur, il convient également de souligner que ce dernier ne mélange pas les genres et n’affiche pas d’ambition théorique : il opère une analyse géopolitique pragmatique, émaillée d’ouvertures bienvenues sur les grandes questions d’affrontements informationnels, médiatiques, numériques et économiques de notre temps.

La résilience dont fait preuve le Qatar conforte l’idée que la volonté d’indépendance, la réflexion stratégique et la capacité d’adaptation permettent de tenir tête efficacement à des États plus puissants. Ce petit pays, dénué de force de frappe militaire, parvient par des jeux d’influence, de diplomatie et de manœuvre économique à sortir renforcé d’une opération qui ambitionnait sa mise sous tutelle. Ce en quoi la crise qatarienne peut aussi être interprétée comme un exemple de conflit du faible au fort.

 

 


* Les propos tenus dans cet avis et cette analyse n'engagent que son auteur.

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