Brève

Géopolitique du goût : diplomatie culinaire et gastrodiplomatie

Le 3 avril 2015 par Portail de l'IE

A l’occasion de la 7ème édition du Festival de Géopolitique de Grenoble, organisée du 12 au 15 mars 2015 par Grenoble École de Management en partenariat notamment avec CCI France International, s’est tenue une table ronde franco-suisse « Géopolitique du goût : de la bataille des terroirs à la diplomatie culinaire » animée par CCI France. Le Portail de l’IE y était. Compte-rendu de la seconde partie : diplomatie culinaire et gastrodiplomatie.

Réunis autour de Thibault Renard, Responsable Intelligence Economique, Département Industrie, Innovation, Intelligence économique de CCI France, y intervenaient quatre éminents spécialistes, avec pour la France Messieurs Dominique Dhyser et Gilles Bragard, et pour la Suisse Mesdames Dominique Barjolle et Allessandra Roversi. Après la bataille des terroirs, compte-rendu de la seconde partie, dédiée à l’influence via la diplomatie culinaire et la gastrodiplomatie.

Gilles Bragard, fondateur duClub des Chefs des Chefs , ouvre la seconde partie de la conférence pour illustrer le thème « Le goût au cœur du pouvoir ». Il introduit son propos par une vidéo de présentation du Club.

 Il souligne très rapidement l’importance de la gastronomie en diplomatie. « La politique divise les Hommes, la bonne table les réunit », c’est le principe même du repas d’affaires, lieu de partage mais surtout, lieu où on se met tous d’accord.

Il existe incontestablement des échanges sans paroles : la musique, le sport, par exemple, mais aussi et surtout la cuisine. Tout le monde peut déguster un repas sans avoir besoin de parler, apprécier sans avoir besoin de la langue, comme une sorte d’Espéranto Gastronomique ayant un rôle réel dans les relations.

L’objectif du Club des Chefs des Chefs est de faire de la veste du cuisinier (d’ailleurs identique dans chaque pays) un symbole de paix. Regrouper Israël et Palestine autour d’une même table par exemple en profitant de la notoriété du club auprès des chefs d’Etats pour amplifier et légitimer le mouvement.

C’est le principe du Soft Power, que de considérer les cuisiniers comme ambassadeurs de leur propre gastronomie dans des manifestations publiques. En Italie, par exemple, à chaque repas d’Etat, des pâtes seront servies. Néanmoins, on note quelques exceptions, comme au Japon, où l’on sert de la cuisine française, dominante dans les réceptions, sauf lorsque le chef d’Etat reçoit des délégations chinoises. Le chef japonais cuisine alors chinois afin de montrer sa supériorité.

Gilles Bragard est également revenu sur la lente prise de conscience par la Présidence des Etats-Unis de l’enjeu de la maitrise de gastronomie dans les diners d’Etats. A l’origine, ces derniers étaient préparés par les cuisiniers de l’armée américaine. C’est Jackie Kennedy qui, embauchant un chef français, décide de créer en 1961 le poste de White House Chief Executive, et de renforcer ainsi rayonnement de la Maison Blanche. Par la suite, se succéderont chefs français, suisse… jusqu’en 1994 où Hillary Clinton, alors First Lady, se sépare du chef français de la Maison Blanche, pour confier le poste à un américain. La même Hillary Clinton qui, cette fois au département d’Etat, lancera 2012 un «Partenariat Diplomatique Culinaire», visant à accroître le rôle de la cuisine dans la diplomatie américaine... Enfin, le White House Chief Executive actuel, Cristeta Comerford, est une femme d’origine philippine, ce qui symbolise habilement la capacité d’accueil et d’intégration américaine.

Dominique Dhyser parlait de mondialisation, et en effet, la mondialisation se retrouve aussi dans la cuisine, avec « la cuisine fusion », où l’on confond et mélange, les ingrédients. Il faut conserver les racines selon Gilles Bragard, car une chose est certaine : « La meilleure cuisine, c’est celle de votre mère ! »

 

Alessandra Roversi, consultante collaboratrice pour le Pavillon Suisse à l’Expo Milan 2015, clôture la conférence en abordant le thème «  Gastrodiplomatie : repenser les frontières du goût ».

La gastrodiplomatie est dans les esprits depuis peu, puisqu'une définition n’existe sur Wikipedia que depuis 2013. Néanmoins, c’est un concept qui est utilisé dans le domaine scientifique et médiatique depuis plus de 10 ans.

Il faut d'abord différencier la Diplomatie Culinaire, qui induit un rapport d’Etat à Etat et la Gastrodiplomatie qui implique plutôt une relation de l’Etat à la sphère publique.

La Diplomatie Culinaire existe depuis toujours. Talleyrand disait déjà «  Le meilleur auxiliaire d’un diplomate, c’est son cuisinier ».  Les repas raffinés de son cuisinier Marie-Antoine Carême lui a souvent permis de s’asseoir aux tables de négociations. La nourriture facilite ainsi l’ingestion et la digestion des idées, des débats.

Comme l'évoquait Gilles Bragard, de nos jours, à chaque repas officiel, tout est absolument étudié et décrypté : qui est là, qu’est ce qui est mangé, en quelle quantité, l’endroit du repas, le plan de table, la forme des tables…  Tous ces éléments sont  minutieusement étudiés, contrastant fortement avec l’idée de la cuisine comme activité frivole, consacrée aux femmes, cantonnées dans leur cuisine. Nous sommes là en présence de réels enjeux diplomatique, avec la cuisine au cœur des batailles de pouvoir.

La Gastrodiplomatie se réfère au moment où les Etats font la promotion de leur cuisine à l’étranger. La Thailande, par exemple, a lancé de grands plans de formations de cuisiniers, passant de 5 000 restaurants à plus de 15 000 dans le monde.  C’est le programme Kitchen Of The World.

Depuis 2002, on constate le début d’un effort conscient et concerté de Gastrodiplomatie, le pays devient une marque que l’on essaie de promouvoir en utilisant des stratégies « soft power » de la diplomatie publique (clip de rap ventant les mérites de la cuisine, food truck sillonnant les grandes villes américaines). 

Récentes initiatives en matière de Gastrodiplomatie

On constate au-delà de ces initiatives destinées au large public le développement d’une réelle lutte des élites internationales depuis qu’en 2010, la France a enregistré sa cuisine au patrimoine immatériel de l’Humanité à l’UNESCO, engendrant ainsi une bataille de nombreux Etats pour enregistrer leurs plats traditionnels ou cuisines emblématiques également.

Malgré tout, des travers subsistent, puisque cette ferveur se transforme parfois en Gastronationalisme, usant de Hard Power (par exemple le Liban, Israël et la Palestine se disputant les origines du Houmous), se servant de la cuisine pour alimenter des conflits politiques et religieux. 

 

Thibault Renard a conclu la table ronde avec les prochains temps forts internationnaux en matière de "géopolitique du goût": l'opération Goût de France / Good France en mars 2015, la diffusion sur TV5 à partir d'avril 2015 de l'emission"A table avec l'ennemi", l'Exposition Universelle de Milan 2015 du 1er mai au 31 octobre 2015 qui aura pour thématique "Nourrir la Planète, Energie pour la Vie", et enfin en novembre 2016 à Paris le colloque historique international "Table et Diplomatie du Moyen-Âge à nos jours".

S'en est suivi de nombreuses questions du public. Franc succès, cette séquence de "géopolitique du goût" faisait le lendemain la une de la gazette géolocalisée du festival de géopolitique de Grenoble:

Ce compte-rendu se prolongera sur le Portail de l’IE par des interviews des différentes intervenants.

Compte-rendu réalisé par Stéphanie Gino