La pédagogie indispensable sur la guerre économique

Le 8 juin 2017
Christian Harbulot [1]

Plusieurs textes [2] sont récemment parus sur la question de la guerre économique. Leur point commun est de relancer un débat qui devrait être clos depuis bien longtemps. Les rapports de force économique existent depuis le début du processus de développement des sociétés humaines. La situation de survie a dominé une très grande partie de l’histoire humaine. Elle se traduisait notamment par des affrontements très violents entre individus ou groupes constitués conditionnés par la recherche de nourriture. Les premières sociétés humaines organisées se sont construites à partir de l’esclavage, c’est-à-dire un système de domination d’une minorité sur la majorité et par le recours à la violence en cas de révolte. Cette situation a concerné une partie du monde jusqu’au XIXe siècle. La colonisation a aussi été un élément majeur dans l’essor de la mondialisation des échanges. Elle a abouti à la soumission de peuples par le recours à la violence jusqu’à la dernière partie du XXe siècle. Les grands conflits entre empires ont souvent eu une explication économique comme l’a très bien démontré Ali Laidi [3]. Cette évidence remonte à l’antiquité. Il suffit de relire la guerre du Péloponnèse de Thucydide [4] :

« Car la décision de la guerre ne s'obtiendra pas en Attique, comme on le pense, mais dans les pays qui fournissent aux Athéniens leurs ressources. Les revenus d'Athènes, ce sont ses alliés qui les lui procurent ; ils s'accroîtront encore, si les Athéniens nous assujettissent. »

 

En revanche, aucun pays n’a jamais revendiqué officiellement sa pratique de la guerre en mettant en avant un objectif économique. Ce non-dit est le nœud de l’explication : il met l’accent sur l’absence de prise en compte de la guerre économique comme un élément structurant des relations internationales. La recherche de richesse de quelque nature qu’elle soit soulève dans sa finalité la question de la légitimité morale à partir du moment où elle se traduit par un acte violent contre autrui. C’est d’autant plus lourd de conséquences lorsqu’il s’agit d’une guerre militaire. Cela explique par exemple l’incapacité de l’Église catholique à inclure le caractère économique dans la genèse d’une guerre, notamment lors du débat sur la guerre juste. Le financement de l’expédition de Christophe Colomb avait comme objectif la recherche de métaux précieux pour enrichir le Royaume d’Espagne. L’évangélisation des peuples barbares était un prétexte qui servit à masquer le but recherché. Ce déni de l’adjectif économique associé au mot guerre a donc une longue histoire. Les deux guerres de l’opium qui ont opposé des puissances occidentales (en l’occurrence la Grande-Bretagne, mais aussi la France) à la Chine ont été l’exception la plus démonstrative à ce refus de reconnaître la réalité d’une guerre économique. L’un des enjeux majeurs de ces guerres opposant les empires coloniaux occidentaux à l’Empire chinois était le contrôle du marché de l’opium en Asie.

La dynamique des affrontements économiques pouvant déboucher sur des conflits militaires ne s’arrête pas à la période de la décolonisation. Le pétrole a été la clé de nombreux affrontements de nature militaire au cours du siècle passé et c’est encore le cas aujourd’hui. Autrement dit, disserter sur le bien-fondé du concept de guerre économique s’apparente de plus en plus à une démarche de sophiste.

La grille de lecture que l’Ecole de Guerre Economique a élaborée au cours des vingt dernières années rompt avec la pratique du déni. Elle ouvre la voie à un champ de recherche très dynamique sur la question de l’accroissement de puissance par l’économie. L’analyse de la Chine est facilitée par cette approche qui intègre la question du rapport de force entre puissances à la vision traditionnelle des échanges. Les grilles de lecture formalisées par le monde académique ne permettent pas de saisir la différence qui existe entre une situation de marché et une volonté d’accroissement de puissance par l’économie. Cette déficience aboutit aujourd’hui à un double langage très facilement identifiable dans les médias occidentaux. La rédaction du journal Les Echos s’inquiète des pratiques chinoises qui peuvent être assimilées à de la guerre économique. Elle est beaucoup plus discrète sur les pratiques du monde occidental qui sont assimilables au même concept.

Il en est de même pour le discours sur la coopétition mis en avant par certains représentants de la section 06 (gestion) du Conseil National des Universités. Le cadre explicatif qu’ils défendent couvre certaines dimensions de la concurrence, mais fait figure aussi d’ersatz, car il n’explique pas les confrontations de nature économique entre puissances. Il est même dangereux dans la mesure où il a une dimension négationniste qui ne permet pas d’expliquer l’enchaînement des évènements dans les affaires Alcatel et Alstom. Les réunions « off record », organisées au sein d’une instance patronale française, ont mis en exergue une autre évidence qui n’entre pas dans la grille de lecture des sciences de gestion. Les directions de ces deux groupes d’origine française ont cherché à passer des accords industriels avec la Chine. Les Etats-Unis y étaient hostiles à cause du risque de transfert de technologies sensibles qui pourraient accroître le potentiel militaire de la Chine. Le fait que les directions d’Alcatel puis d’Alstom n’aient pas tenu compte des messages indirects véhiculés par les médias anglo-saxons sur ces sujets très sensibles a amené les Etats-Unis à déclencher une riposte qui n’a strictement rien à voir avec la liberté de concurrence… Les agences de renseignement américaines ont été missionnées pour identifier dans des contrats antérieurs les problématiques éventuelles de corruption dans lesquelles auraient pu être impliqués des négociateurs d’Alcatel et d’Alstom avec la Chine. Ce qui fut fait et servit ensuite de base à la déstabilisation des deux groupes puis à la perte d’une partie non négligeable de cet actif industriel pour la puissance française.

Dans la liste des responsables étatiques qui se sont occupés de l’intelligence économique, seul Alain Juillet a eu le courage de ne pas tenir un discours négationniste. Cela fait peu en vingt ans. La dangerosité du monde actuel et les démonstrations par l’absurde réalisées par l’actuel Président des Etats-Unis supposent que l’effort de pédagogie entamé sur la question délicate de la guerre économique doit être maintenu et consolidé.


Sources:

[1] Directeur de l'école de Guerre Economique

[2] « Guerre économique et espionnage d'état : histoire, rôles et limites » par Pierre Memheld, responsable du Master Intelligence Economique et Gestion du Développement International, Université de Strasbourg. La création du Sisse : la place de l’Intelligence économique (IE) dans la politique de l’État par Eloise Rousseau et Nicolas Bouchaud, Revue de l’Association Nationale des Auditeurs Jeunes de  l’Institut des Hautes Etudes de Défense Nationale, novembre 2016.

[3] Ali Laïdi, Histoire mondiale de la guerre économique, Paris, Perrin, 2016.

[4] Page 178, http://ugo.bratelli.free.fr/Thucydide/GuerrePeloponneseT1.pdf