Brève

Guerre économique et vie nocturne au Proche-Orient

Le 15 juin 2018 par Alexis Maloux

De l’autre côté de la mer Méditerranée, dans un petit pays côtier de montagnes, de vignes, de souks et de châteaux Croisés, la guerre économique et les opérations offensives d’influence peuvent prendre une saveur orientale.

Le Gärten, un de plus grands clubs libanais, a été l’objet d’actions de communication qui ont conduit le gouverneur de Beyrouth Ziad Chbib à ordonner sa fermeture sous scellés le 20 mai 2018, invoquant « l’absence d’enregistrement en bonne et due forme » du club et « la promotion et la diffusion de programmes musicaux portant atteinte aux croyances et aux rites religieux » sur sa page Facebook. Un coup dur pour le club qui venait de rouvrir pour la saison estivale.

 

Ce lieu de soirées en extérieur situé sur le bord de mer, si reconnaissable avec son architecture en dôme pyramidal, avait accueilli le 14 avril le DJ allemand Acid Pauli. Celui-ci, lors de son set musical, avait selon un communiqué des manageurs du club usé d’un procédé consistant à établir une transition entre deux morceaux en imitant un changement de chaines radiophoniques libanaises. Or, parmi les chaines “zappées“, des versets coraniques se sont fait entendre l’espace de quelques secondes.

 

Le jour même de la décision du gouverneur de Beyrouth, une vidéo avait été diffusée sur Facebook, par une page depuis supprimée, dans laquelle ses auteurs ont manipulé l’extrait coranique afin de l’étendre clairement et de le passer en boucles. De la sorte, il semblait que le set musical d’Acid Pauli utilisait volontairement ce chant sacré sur une durée relativement longue. En outre, la vidéo manipulée a été diffusée cinq semaines après la soirée en question afin de coïncider avec la période du ramadan, la rendant ainsi d’autant plus choquante pour certaines communautés religieuses. Le Gärten aurait-il été victime d'une opération de déstabilisation de la part d'acteurs qui avaient intérêt à ce qu’il ferme au début de la très profitable saison estivale ?

 

Il est vrai que ce club, parmi les quelques plus grands de la capitale, avait fait sensation en décidant de réduire son tarif d’entrée à 15 $ au lieu des 20 à 25 $ habituels. Cette stratégie commerciale pourrait avoir déplu à ses concurrents. Toujours est-il que l’identité des auteurs de la page Facebook ayant diffusé la vidéo manipulée reste incertaine.

 

Cet événement s’inscrit dans un contexte de lutte de certains acteurs conservateurs du gouvernement contre les boites de nuit et cafés du pays, qui s’est manifestée par l’ordre du gouverneur de Beyrouth de fermer clubs, cafés et restaurants au plus tard à une heure du matin à partir du 6 mai. En mars, le club Diskotek avait été fermé par le Ministre de l’Intérieur Nohad Machnouq pour donner suite à la diffusion d’une vidéo de soirée montrant deux femmes à moitié nues se mettant en scène dans une danse lascive à connotation homosexuelle. Le club a pourtant rouvert un mois plus tard.

 

Quant au Gärten, une enquête a été ouverte et les propriétaires ont fait appel de la décision du gouverneur. Le maintien d’une telle structure sans activité pendant plus d’un mois représente un coût majeur pour ses propriétaires, ne serait-ce qu’au regard du loyer à payer. Economiquement, 200 personnes en dépendent. De nombreuses personnes liées au monde libanais de la nuit contactées par le Portail de l’Intelligence Economique, qui souhaitent rester anonymes au regard de la sensibilité de l’affaire, estiment que la probabilité que le club rouvre après le ramadan est élevée.

Alexis Maloux