Brève

Le softpower indien à l’épreuve

Le 4 janvier 2019 par Vincent Grimaldi d'Esdra

Le 21 juin est devenu, depuis 2015, la journée internationale du yoga. Sous l’impulsion de Narendra Modi, le premier ministre indien, le yoga a fait son entrée dans la mondialisation.

Après le développement mondial de Bollywood censé concurrencer Hollywood, l’Inde met l’accent sur ce nouvel outil de son softpower. La création d’un ministère du yoga par le gouvernement indien en 2014 montre la volonté de ce dernier de faire de ce rituel un outil de puissance. La date du 21 juin n’est pas choisie par hasard : elle symbolise la date où Shiva, divinité hindoue, serait devenu le premier yogi. L’Inde ne souhaite pas se faire voler son héritage. Quand des observateurs voient dans cette date la création d’un repère nationaliste, d’autres y voient la volonté du gouvernement de mettre la main sur la manne financière que représente le secteur. Le soutien apporté au yoga par le gouvernement indien permettrait à l’Inde de devenir un acteur de poids dans le marché du bien-être.

Le yoga ne représente qu’une partie du marché du bien-être, évalué à 80 milliards de dollars en 2017. C’est par le yoga et toutes les gammes de produits dérivés que le gouvernement souhaite faire valoir le made in India. La vente des cosmétiques Ayurveda par des particuliers séduits par l’Inde et sa culture représente une rente non négligeable pour la balance commerciale. Le gouvernement indien par le biais de son ministère du yoga souhaite agréger de façon stricte des professeurs de yoga. Ces accréditations représenteraient un outil de confiance pour les usagers ainsi que de véritables missi dominici.

Le yoga représente un formidable levier touristique envers les nombreux passionnés désireux de se rendre dans le pays fondateur. Face à l’autre géant du continent, la Chine, la diplomatie du yoga est une réponse aux tentatives similaires de la Chine de s’imposer culturellement dans le monde.

Néanmoins, répondre à la concurrence mondiale représente un challenge pour l’Inde, qui doit faire face à une véritable marchandisation du yoga. Le nombre de pratiquants augmente de près de 20% chaque année. En France, on compte près de 3 millions de personnes qui pratiquent le yoga. Ils seraient près de 36,7 millions aux États-Unis (contre 20 millions en 2012). Ce marché globalisé voit chaque année éclore dans l’hexagone de nouveaux projets et de nouvelles entreprises. Mais c’est aux États-Unis que l’Inde a connu ses premiers déboires. Avec l’influence grandissante du modèle indien, une version américaine du yoga s’est développée, et avec elle son lot de problèmes juridiques. L’Institut américain de la propriété intellectuelle a été saisi pour le brevetage d’une séquence de 26 asanas (postures de yoga). Quand certains déclarent que les postures de yoga relèvent du domaine des arts de la scène et ainsi de la propriété intellectuelle, d’autres acteurs juridiques soulignent que « ce qui ne peut être breveté ce sont les connaissances qui relèvent du domaine public ». De plus, contester les brevets s’avère une action coûteuse, sans compter la lenteur des procédures.

La problématique ne date pas d’hier et pourrait faire perdre au gouvernement la pleine maîtrise de ses projets économiques et politiques. Ce serait près de 150 brevets liés au yoga ainsi que 2315 marques de fabrique yoga délivrés par l’Institut américain de la propriété intellectuelle que le gouvernement indien devrait récupérer. La réponse de l’État indien s’est décomposée en deux mouvements simultanés. Premièrement, le gouvernement tente de contrer ces brevets par la voie juridique. Deuxièmement, pour prévenir ce genre de dérives, l’État indien essaye de mettre en place une bibliothèque numérique des savoirs traditionnels en coopération avec d’autres États d’Asie du Sud-est. En outre, une bibliothèque sur les postures (près de 1500) pourrait également voir le jour afin de contester les brevetages d’asanas et d’assurer la pérennité et l’étendue du softpower indien.