IA : La guerre entre les États-Unis et la Chine fait rage

L’intelligence artificielle (IA) est, depuis une dizaine d’années, l’enjeu d’une course à la puissance entre Pékin et Washington. Dernier fait majeur : la sortie de DeepSeek, première intelligence artificielle développée par la Chine et concurrent direct d’OpenAI. Entre sanctions américaines et innovations chinoises, retour sur un conflit technologique majeur de notre décennie. 

Les États-Unis et l’IA : défendre sa première place.

Depuis 2017 et l’essor de l’intelligence artificielle, la puissance américaine s’est mise en ordre de bataille. Son objectif est de conserver la première place et de devancer son concurrent chinois. Le secteur privé joue un rôle déterminant dans l’accomplissement de cet objectif. Celui-ci représente plus de la moitié des grandes entreprises de la tech et dispose de capitaux importants. En 2024, les GAFAM pesaient, à eux seuls, 9 000 milliards de capitalisation boursière, loin devant les 4 000 milliards des rivaux chinois BATX. Les entreprises américaines investissent également beaucoup plus : 62.5 milliards d’investissements en 2023 contre 7 milliards pour les entreprises chinoises. Cette manne financière permet aux Américains de disposer d’une grande partie du potentiel mondial d’innovation en IA. Ainsi, en 2023, les entreprises américaines étaient à l’origine de 61 modèles d’innovation en intelligence artificielle, plaçant leur pays devant l’Union européenne (21) et la Chine (15). Google arrive en tête avec 18 modèles, suivi par Méta (11), Microsoft (9) et OpenAI (8).  

En parallèle, les administrations Biden et Trump protègent et soutiennent successivement le secteur privé en renforçant le protectionnisme technologique. En 2019, Donald Trump, alors en fonction depuis moins d’un an, promulgue le American AI Act. Celui-ci accroît les investissements publics dans l’IA, en soutenant la recherche et les formations universitaires. Son successeur, Joe Biden, poursuit cette initiative en signant, en 2023,  un nouveau décret ayant pour objectif la poursuite et l’accélération de l’innovation technologique américaine. L’administration s’engage alors à intensifier son soutien à l’innovation en IA, via des subventions et des accès à des domaines de recherche élargis. Dans le prolongement de ce décret, l’ancien président a demandé à ses administrations de constituer un plan de défense face aux risques liés à l’IA. Sorti en octobre 2024, le NSM (National Security Memorandum) préconise l’utilisation intelligente de l’IA aux plus hauts niveaux des services de renseignements.

Fort d’un scrutin sans appel, Donald Trump s’est de nouveau installé à la Maison-Blanche. L’ancien homme d’affaires porte un discours flatteur sur l’intelligence artificielle et veut réaffirmer l’hégémonie américaine dans ce domaine. Joignant les actes à la parole, il lance, le lendemain de son investiture, le projet Stargate. Le but est d’investir massivement (près de 500 milliards de dollars) dans l’intelligence artificielle afin de bâtir les infrastructures « physiques et virtuelles pour porter les prochaines générations d’IA ». Cette initiative semble faire consensus car plusieurs acteurs de l’IA soutiennent financièrement ce projet. Parmi eux, le fondateur d’Open AI, Sam Altman, le patron d’Oracle, Larry Ellison, et le PDG de Softbank, Masayoshi Son. Lors de la présentation du projet par Donald Trump, Sam Altman a affirmé vouloir développer une intelligence artificielle générale (IAG) et que le soutien de Donald Trump était vital : « Nous ne pourrions pas le faire sans vous, Monsieur le Président. »

La Chine et l’IA : une ascension fulgurante.

Pour faire face à la puissance américaine, la Chine ne cesse de se développer. En quelques années, l’empire du milieu est passé de l’imitation à l’innovation technologique. En 2017, Xi Jinping fixe son but ultime : dépasser les États-Unis dans la course à l’IA. Quelques années plus tard, force est de constater que l’IA chinoise s’est considérablement développée. La Chine dispose désormais d’entreprises puissantes, capables d’investir massivement et durablement. Moins connues que leurs rivales américaines, les BATX investissent près de 6 milliards de dollars dans l’intelligence artificielle. Les investissements sont certes dix fois inférieurs à ses concurrents américains, mais ils ne cessent d’augmenter d’années en années. 

L’État chinois joue également un rôle majeur dans le développement de l’intelligence artificielle. Celui-ci apporte un soutien financier et logistique indéfectible à son secteur technologique. Face aux GAFAM, qui peuvent être ralentis par une administration restrictive, les BATX et l’industrie IA chinoise n’ont pas à souffrir de ce défaut. Les entreprises chinoises, par exemple, ont un accès quasi illimité aux données personnelles, à contrario des États-Unis, ce qui freine l’innovation américaine. Au-delà du soutien administratif conféré à ses entreprises, l’État chinois subventionne la recherche dans l’intelligence artificielle. Entre 2019 et 2020, Pékin aurait financé le secteur technologique à hauteur de 70 milliards d’euros. C’est presque sept fois plus que l’État américain sur la même période

L’investissement et les efforts chinois portent ainsi leurs fruits. Depuis plus de dix ans, la Chine est première mondiale dans le nombre de publications scientifiques concernant l’IA.  Les brevets déposés par la Chine ont été multipliés par huit depuis 2017, atteignant le chiffre record de 38 000. En guise de comparaison, c’est six fois plus que les États-Unis (6.276). Les entreprises chinoises, sans surprise, arrivent assez largement en tête.

Deep Seek : la montée en gamme de Pékin

Le 20 Janvier 2024, tandis que Donald Trump prononçait son discours d’entrée à la présidence devant un parterre de personnalités politiques et publiques, l’entreprise chinoise DeepSeek annonçait la sortie de son premier modèle d’intelligence artificielle, provoquant la panique sur les marchés financiers et à Wall Street. L’entreprise provoque la chute boursière de NVIDIA et devient l’application la plus téléchargée dans le monde. Si son succès est incontestable, il reste à savoir pourquoi. L’originalité de Deep Seek, notamment vis à vis de ChatGPT, réside dans deux caractéristiques majeures : la mise en source ouverte de la base de données principale et les faibles coûts de production. Face à l’élitisme d’OpenAi, l’IA chinoise  semble ouvrir une nouvelle ère : celle des IA à bas coûts.

Une autre particularité de l’IA chinoise est sa relative liberté financière. Tandis qu’OpenAI et d’autres start-up américaines doivent lever des fonds colossaux auprès des investisseurs, DeepSeek n’a aucun investissement extérieur, outre son créateur et ses deux collaborateurs. Son fondateur, Liang Wenfeng, est un homme peu connu du monde technologique et financier. En 2015, il créait un fonds d’investissement spécialisé dans l’IA qui lui permettra, en 2023, de financer DeepSeek. Il achète, la même année, des produits NVIDIA pour un projet personnel. Deux ans plus tard, il est le premier homme d’affaires à avoir conçu une intelligence artificielle d’origine exclusivement chinoise. Applaudi par le parti, qui loue son travail et sa simplicité, Liang Wenfeng est le symbole du renouveau technologique chinois. 

Les milieux technologiques et publics américains n’ont pas tardé à réagir. Le patron d’Open AI, Sam Altman, à qualifié le modèle chinois d’impressionnant, et cela en particulier sur ce qu’ils sont capables de fournir pour le prix. Le président américain, Donald Trump, a de son côté alerté sur le danger que représentait DeepSeek : « J’espère que le lancement de DeepSeek par une société chinoise sera un avertissement pour nos industriels et leur rappellera qu’il faut rester très concentrés sur la concurrence pour gagner ». 

Une IA déjà dans la tourmente

Si la sortie de DeepSeek n’est pas restée inaperçue et que les retours sont élogieux, divers évènements sont venus noircir le tableau. Le 29 Janvier dernier, soit près d’une semaine après la sortie du prodige chinois, la société américaine Wiz Cloud, spécialisée dans la cybersécurité, a révélé avoir eu accès à des milliers de données, pourtant confidentielles, provenant de DeepSeek. Celles-ci contenaient des API, mots de passe et autres données considérées comme sensibles. Immédiatement, l’entreprise s’est excusée et à corrigée la faille. Ces excuses, cependant, ne masquent pas la fragilité de DeepSeek face aux cyberattaques. L’entreprise Wiz Cloud, à l’origine de cette intrusion, pointe un niveau d’accès représentant un « risque critique pour la sécurité de DeepSeek et de celle de ses utilisateurs sans aucun mécanisme d’authentification ou de défense vis-à -vis du monde extérieur ». Cette attaque, survenue directement après la sortie de l’IA chinoise, sonne comme un avertissement de la part de Washington. Conjointement à ces attaques, d’autres accusations sèment le discrédit sur l’entreprise chinoise. Celle-ci est soupçonnée d’avoir plagié, sinon copié, certaines données d’Open AI pour entraîner son propre modèle. En effet, ce même 29 janvier (un jour noir pour DeepSeek), Open AI révélait avoir repéré une activité, datant de l’automne dernier, pouvant laisser supposer un vol de données. La start-up, soutenue par Microsoft, a déclaré avoir « connaissance des indications selon lesquelles DeepSeek pourrait avoir distillé de façon inappropriée nos modèles ».

De plus, DeepSeek doit faire face à son interdiction dans de nombreux pays. Ainsi, la Corée du Sud, l’Italie, les États-Unis et Taiwan ont décidé d’interdire l’IA chinoise, prétextant des risques liés à la souveraineté. Des investigations menées par les autorités françaises, belges et irlandaises sont en cours afin de déterminer si l’autorisation de DeepSeek ne présente pas de danger.  Ces divers événements, qui surviennent peu de temps après sa sortie, semblent mettre en exergue les faiblesses structurelles de l’IA chinoise. Entre insécurité des données et risques de cyberattaque, la méfiance est légitime. Une autre question vient jeter le doute sur l’IA de Liang Wenfeng : à quel point celle-ci est affiliée au pouvoir communiste chinois ? La relation qu’entretient le parti communiste chinois avec les entreprises est bien connue. Dès lors, la question se pose également pour DeepSeek. Liang Wefeng et son IA échapperont-ils au contrôle de Pékin ou, au contraire, seront-ils obligés de s’y soumettre ? Pour le moment, plusieurs indices nous révèlent que le pouvoir central à déjà une mainmise sur DeepSeek. Par exemple, l’IA refuse de parler ou d’aborder certains sujets. Aux questions sur la répression de Tiananmen, DeepSeek répond : « Je suis désolé, je ne peux pas répondre. Cela est hors de mon champ de compétence ». Sur la question taïwanaise, même son de cloche. 

Les réactions à venir

Avec la sortie de DeepSeek, l’IA ne devient plus une simple révolution technologique, mais un véritable champ de bataille. Les puissances américaines, chinoises et européennes s’y affrontent à coup de décrets, de barrières douanières et de financements en tout genre. Si DeepSeek semble rééquilibrer la balance entre la Chine et les Etats-Unis, il creuse un peu plus le fossé qui sépare ces deux géants de l’Europe. Le vieux continent, dans cette course à la technologie, paraît désorienté et relégué au second plan. Face à la possibilité d’un déclassement technologique, l’Union européenne doit réagir. Plusieurs annonces dans ce sens ont été faites par les dirigeants de l’UE et de ses pays membres. Ursula Von Der Leyen, présidente de la Commission européenne, a annoncé un investissement de 200 milliards d’euros dans l’intelligence artificielle, qui aura pour objectif d’aider au développement de l’IA en Europe et à l’émergence de champions européens.

Car DeepSeek n’est pas uniquement synonyme de déclassement pour l’Union européenne, c’est aussi le synonyme d’opportunité.  L’innovation s’affranchit de la puissance financière, la course semble s’élargir. Ainsi, Thomas Regnier, porte-parole de la Commission européenne, déclarait dans une interview : « Cela montre que la course pour l’IA est loin d’être terminée ». La France, par ailleurs, fait figure de leader dans la course à l’IA en Europe. L’hexagone possède plusieurs start-up reconnues à l’international pour leurs compétences. Le meilleur exemple d’entre eux est sûrement Mistral AI, créé par trois Français. Possédant un modèle de langage parmi les plus performants du marché, Mistral AI peut se targuer d’avoir de meilleurs résultats que Gemini, l’IA de Google. Désormais, il faut que ces innovations soient soutenues. Le président Macron, lors du sommet de l’IA qui s’est tenu à Paris, a affiché sa détermination à faire de la France un grand pays d’IA. La président a ainsi annoncé un investissement de 109 milliards d’euros pour soutenir la recherche et l’innovation en IA. 

Un affrontement sino-américain autour de l’IA

La sortie de DeepSeek s’inscrit dans un contexte où les tensions entre les deux puissances, notamment sur les questions technologiques, deviennent de plus en plus fortes. Ainsi, il est nécessaire de rappeler, qu’en décembre 2024, les autorités chinoises avaient annoncé la suspension des exportations de certains minerais à destination des États-Unis, pourtant vitaux dans l’élaboration de nouvelles technologies. En janvier 2025,  le Trésor américain annonçait avoir été victime d’une cyberattaque et accusait le gouvernement chinois d’en être à l’origine. Ces récents évènements, combinés à la sortie de DeepSeek, témoignent de l’enlisement des affrontements technologiques entre ces deux puissances.

Combattre la Chine, Donald Trump en a fait une promesse de campagne. Durant son premier mandat, ce dernier avait posé les fondements d’une politique économique forte, s’opposant aux ambitions commerciales de Pékin par l’implantation de barrières douanières. Celles-ci avaient alors durablement impacté le marché des nouvelles technologies, dont l’IA. Pour son nouveau mandat, le président américain s’est entouré de personnalités d’importance du monde technologique, comme David Sacks, nommé au poste de  «Tsar de l’IA et des cryptos ». La sortie de DeepSeek a permis à la Chine de réaffirmer ses ambitions pour les années à venir. Le deuxième homme fort du parti, Li Quang, aurait déclaré lors d’un événement à huis clos que le gouvernement chinois devrait se concentrer sur les technologies de pointe, dont l’IA. Face à la probabilité d’un renforcement des hostilités entre les deux pays, la Chine accélère son développement technologique. DeepSeek témoigne de la montée en puissance de Pékin et cristallise sa nouvelle stratégie : la Chine semble définitivement passer de l’imitation à l’innovation. Le plan de XI-Jinping est en marche. 

Ghislain de Lammerville

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