Analyse

Géopolitique du hacking entre pays du Golfe Persique

Le 7 septembre 2018 par Nicolas Raiga-Clemenceau

Alors que les tensions s’accentuent dans la Péninsule arabique entre le Qatar d’une part et l’Arabie Saoudite et ses alliés des Émirats Arabes Unis (EAU) d’autre part, des informations du New York Times viennent ajouter de l’huile sur le feu diplomatique. Les EAU ont fait appel à une entreprise israélienne pour mettre sur écoute l’émir du Qatar et des membres de la famille royale qatarienne. Ces révélations d’espionnage apportent un nouvel éclairage sur le conflit dans le Golfe.

L’espionnage, une arme…

Le 5 juin 2017, l’Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis rompaient leurs relations diplomatiques avec le Qatar et lançaient un blocus économique contre le petit émirat voisin. Officiellement, il s’agissait de dénoncer les liens du Qatar avec les Frères Musulmans et des organisations terroristes. Les racines de la rivalité entre les voisins du Golfe sont en réalité beaucoup plus anciennes et ont surtout trait aux ambitions d’hégémonie régionale des uns et des autres. Depuis plus d’un an, la situation ne cesse de s’envenimer à mesure qu’il paraît évident que les effets de l’embargo ne sont pas aussi désastreux qu’escompté par les Saoudiens qui pensaient frapper plus durement le Qatar.

En plus de la guerre économique, les révélations s’enchaînent et indiquent que ce conflit comporte des affaires d’espionnage considérables. C’est ici qu’entre en œuvre un acteur majeur : NSO Group, une entreprise israélienne très connue pour les logiciels-espions qu’elle élabore. Cette dernière, qui indique ne vendre ses services qu’à des fins de lutte contre le terrorisme et le crime organisé, a pourtant déjà vendu ses logiciels à des gouvernements désireux d’espionner leurs opposants, leurs rivaux et leurs critiques.

NSO Group est une entreprise mondialement connue dans le domaine du contre-espionnage informatique, mais aussi et surtout dans sa capacité à implanter un logiciel-espion, ou spyware, dans des smartphones, afin de récupérer les informations qui y sont stockées. Le logiciel, appelé Pegasus, lui permet d’enregistrer les communications, de connaître en temps réel l’emplacement du téléphone et de récupérer les messages et les e-mails qui y sont stockés. La technique relève du phishing : un SMS (sous forme de promotion commerciale, par exemple) est envoyé au téléphone de la cible. Si la cible l’ouvre, Pegasus est téléchargée par l’appareil qui est alors infecté.

 

…de plus en plus appréciée dans la région

Si les affaires d’espionnage entre les pays de la Péninsule arabique se médiatisent, c’est parce que des victimes du logiciel espion Pegasus ont décidé de porter ces affaires devant les tribunaux et que deux importants procès sont en cours. De plus, le New York Times, qui a eu accès à certains précieux dossiers des procès, a publié une enquête sur ce sujet le 31 août dernier. Ces révélations concernent en particulier des échanges d’e-mails entre des responsables du gouvernement émirati et les équipes de NSO Group, qui prouvent que les EAU ont fait appel de nombreuses fois à la firme pour plusieurs affaires. On a notamment appris que les EAU ont demandé à NSO Group de prendre le contrôle et d’écouter le smartphone de l’émir du Qatar, Cheikh Tamim ben Hamad Al Thani, mais également de 159 membres de la famille royale qatarienne.

Le quotidien américain ajoute que si des tentatives de hacking sur le téléphone de l’émir ont été effectuées dès 2017, la requête de mise sur écoute via Pegasus des membres de la famille royale qatarienne date d’un e-mail envoyé dix jours seulement après le lancement du blocus contre le Qatar.

« Votre honneur, nous avons, selon vos instructions, regardé les éléments des téléphones Q (comme Qataris) ciblés », indique notamment un e-mail rédigé par un assistant du prince Khalid bin Mohammed, le chef des services de renseignement émiratis et fils du dirigeant de fait des EAU, le prince héritier Mohammed bin Zayed.

Ces révélations sont embarrassantes à plus d’un titre pour les EAU. D’abord parce que seuls les mauvais espions se font prendre la main dans le sac. Mais surtout, parce que les EAU ne reconnaissent pas officiellement Israël. Or, NSO Group fournit également des logiciels-espions au gouvernement israélien : les autorités israéliennes et notamment le Ministrère de la Défense ont donné leur aval à la collaboration entre NSO Group et les autorités émiraties, créant de fait une alliance informelle et improbable entre les deux États.

 

Polarisation régionale

Cette affaire illustre plusieurs phénomènes. D’abord, la monté en puissance de sociétés militaires privées qui fournissent des services ou des produits, il y a encore quelques décennies uniquement accessibles aux grandes puissances. Ces acteurs permettent dorénavant à des faibles ou moyennes puissances d’y avoir accès librement moyennant un gros chèque.

Ensuite, la polarisation de la région à laquelle les puissances ayant des intérêts dans la région se trouvent mêlées de facto. En effet, tandis que cette affaire d’espionnage prend de l’ampleur, Mohammed Ben Salmane a affirmé son intention de faire du Qatar une île en creusant un canal à 1 km de distance des frontières du Qatar et faisant du pays une île du Golfe Persique. Très médiatisée, cette déclaration renforce l’idée qu’aucune sortie de crise ne semble à envisager. Au contraire, la rupture se creuse et s’installe durablement autour des velléités de l’Arabie Saoudite et de l’Iran qui cherchent à polariser la région et à forcer les acteurs extérieurs à se positionner en faveur de l’un ou l’autre des protagonistes.