Analyse

[Conversation] L’indépendance de l’industrie de défense française vue par Nicolas Dhuicq (Partie 1/2)

Le 15 janvier 2020 par Arnault Ménatory

Récemment, le fonds américain Searchlight Capital Partners a réalisé une OPA sur Latécoère, fleuron français de l’aéronautique. L'État, via son dispositif de contrôle des investissements étrangers en France, a avalisé l’opération à condition que les Américains permettent à un investisseur agréé de siéger au conseil d’administration et de détenir 10% du capital de Latécoère.

Nicolas Dhuicq est médecin psychiatre et a été député de l’Aube entre 2007 et 2017. Il a notamment siégé au sein de la commission de la défense nationale et des forces armées. Préoccupé par le thème de l’indépendance française, il a bien voulu répondre à nos questions.

 

Cette vente vous inquiète-t-elle ? Pensez-vous que cette disposition soit de nature à garantir un quelconque contrôle de la France sur l'avenir de Latécoère ?

N. Dhuicq : Non, je pense que ce contrôle est trop faible. Sur la question des industries de défense, il faut pouvoir contrôler un ensemble de production industrielle qu’on va qualifier « de base » et de haute technologie à la fois. C’était le sens de mon travail sur les munitions de petits calibres. Laisser partir à l’étranger la production de munitions de petits calibres comme cela a été fait, pour des économies à court terme, c’est dépendre de puissances extérieures qui n’auront pas forcément les mêmes intérêts et surtout la même politique étrangère. C’est problématique, y compris pour un élément qui n’est pas de la haute technologie par rapport à un char de combat, un avion de combat ou à un sous-marin à propulsion nucléaire.

Donc, d’une manière générale, toute vente d’une entreprise industrielle qui fabrique des objets qui ont trait directement à la Défense, consiste à créer le risque d’une coupure d’approvisionnement pour nos forces armées, si jamais le pays où se trouve la production n’est pas d’accord avec notre politique étrangère. C’est pour cela que vendre une entreprise française, que ce soit Latécoère, que ce soit Alstom, ce qui est bien plus grave puisque ce sont les chaudières à propulsion nucléaire de nos sous-marins qui sont en cause, ou que ce soit Manurhin pour ce qui est de la production de machines-outils qui fabriquaient des munitions de petits et moyens calibres, c’est une perte de souveraineté qui est très lourde. D’autant plus lourde qu’elle pèse au niveau de notre capacité à avoir une politique étrangère souveraine et à défendre nos intérêts.

Or, on ne calcule jamais assez combien la sécurité rapporte au produit intérieur brut (PIB) d’un pays. Prenons l’exemple de la Marine. Nos plateformes pétrolières qui sont au large de l’Afrique de l’Ouest (éventuellement exploitées par Total), pourraient être victimes d’attaques de pirates ou de mafias qui empêcheraient notre production si nous n’avions pas la Marine Nationale française qui était capable d’assurer la sécurité ponctuelle de ces zones. On ne calcule jamais combien la sécurité rapporte à l’activité économique d’un pays, parce que sans sécurité il n’y a pas d’activité économique. C’est le deuxième niveau qui m’effraie quand j’entends ce genre de vente.

Il y a un troisième niveau qui est important, c’est celui du dépôt des brevets et du maintien des emplois industriels, que ce soit des ouvriers qualifiés ou des ingénieurs, sur le territoire national. Parce qu’on passe beaucoup plus de temps à récupérer une compétence qu’à la perdre. Ce sont les trois facteurs qui m’inquiètent beaucoup dans ce type de vente.

Et par rapport à la question particulière de Latécoère, je pense que c’est aussi une politique à court terme. On a beau avoir des parts avec un poids plus important dans les conseils d’administration, à partir du moment où l’on est minoritaire à ce point (10 %), je vois mal les autres actionnaires accepter très longtemps un blocage. Surtout si jamais les intérêts économiques et commerciaux à court terme de l’entreprise sont mis en cause, parce que par moment il peut y avoir des intérêts économiques d’entreprise qui ne sont pas compatibles avec les intérêts nationaux. Ça peut être le cas inverse, il faut être clair. Par exemple, on peut avoir une entreprise qui veut exporter des armes, des munitions, des composants qui entrent dans la composition d’un système d’arme vers une puissance extérieure avec laquelle nous ne sommes pas d’accord, là malheureusement nous n’aurions pas à long terme la minorité de blocage réelle pour empêcher ces exportations. 

 

Comme vous, certains députés de la commission de la défense nationale et des forces armées sont inquiets de voir la France perdre la main sur son industrie de défense. En tant qu'ancien membre de cette commission, croyez-vous possible que l’appel à une « approche souveraine » formulé par ces 17 députés de diverses formations ait une chance de peser sur l’avenir du tissu industriel de défense français ?

N. Dhuicq : D’abord, c’est une initiative que je salue parce que ça montre qu’il reste encore à l’Assemblée nationale quelques parlementaires qui ont une vision un peu plus large, un peu plus vaste des choses et qui continuent à défendre les intérêts du pays. C’est donc plutôt positif. Malheureusement, ils sont extrêmement minoritaires, parce que la majorité des parlementaires ont peu de culture géostratégique, peu de culture politique et peu de culture historique. Ils sont donc plutôt, surtout pour ce qui concerne la nouvelle Assemblée, dans l’idéologie dominante néo-libérale. C’est-à-dire une idéologie d’une économie financiarisée où peu importe l’endroit où sont produits les armements, parce qu’on va considérer les armements comme des produits de consommation comme les autres. Or, il ne s’agit pas de produits de consommation, et c’est pour cela qu’au niveau budgétaire, certains avaient proposé par exemple de sortir l’effort de défense des critères de Maastricht. Parce qu’on voit bien qu’on touche là au régalien, à l’identité même d’un pays et à son existence en tant qu’État-Nation. Parce qu’encore une fois, sans industrie de défense, il n’y a plus d’État-Nation. 

 

Sur cette industrie de défense et le poids qu’elle peut avoir sur la préservation d’une entité politique, comme l’heure est à la concentration des acteurs industriels et particulièrement dans l’industrie de défense, pensez-vous qu’il est probable et / ou souhaitable que cette concentration se fasse au niveau européen ?

N. Dhuicq : Il y a en effet une concentration capitalistique dans les industries comme dans beaucoup de domaines économiques aujourd’hui. L’industrie de défense n’échappe pas à ce mouvement. En revanche, j’ajoute un petit correctif, c’est qu’il y a une concentration, mais en même temps nous voyons un nombre d’acteurs industriels nouveaux émerger. La Turquie se dote d’une industrie de défense terrestre par exemple, mais aussi la Corée du Sud avec des chantiers navals dont on ne parle jamais ou encore le Japon qui fait de gros efforts industriels au niveau de la défense et veut même réviser les textes hérités de l’après-guerre. Il y a donc beaucoup plus de concurrence sur le marché de l’armement et des pays qui au contraire défendent une vision souveraine de leur industrie de défense. Et ça, c’est trop souvent oublié parce que nous sommes très centrés sur le nombril européen et éventuellement sur le grand-frère américain. En particulier avec l’opération du F-35 qui a pompé, à l’exception de Dassault, tout l’argent de l’industrie aéronautique européenne. C’est pourquoi j’ai vu d’un très mauvais œil au dernier salon du Bourget que le président de la République dévoilait le prototype du SCAF, et demandait comme Alain Juppé (mais Dassault avait refusé à l’époque) de forcer Dassault à collaborer avec l’industrie allemande. Alors que Dassault est le dernier avionneur du continent européen capable de produire un avion de combat. Là aussi par une espèce de germanophilie galopante, je vois nos brevets, les efforts de nos travailleurs partir dans l’intérêt de l’industrie allemande. Et je crois que le Président de la République actuel n’a pas assez fait attention à cela.

Ma réponse est qu’il serait plus souhaitable de voir des coopérations entre États qui ont des intérêts similaires. Quand on pense « industrie européenne », nous constatons que les pays de l’ancien bloc soviétique sont restés traumatisés par l’occupation de l’Armée Rouge et auront tendance à plutôt acheter du matériel américain que du matériel européen. C’est le reproche qui est par exemple fait à la Pologne par la France. Dans le même temps, nous avons l’Allemagne qui est une puissance industrielle et financière mais qui n’a pas de réelle politique étrangère. Puis il y a un troisième groupe constitué par la France et le Royaume-Uni qui sont des pays très proches dans leurs politiques souveraines parce qu’ils ont la mémoire de l’Empire. Ce qui rapproche le Royaume-Uni et la France, c’est d’avoir une approche globale. Je pense qu’on peut avoir des intérêts communs entre États-nations et entre industries et je crois plus à des coopérations industrielles entre États qu’au niveau global européen. Parce que les intérêts sont divergents au niveau global européen, entre l’Europe du Nord, l’Europe centrale, l’Europe du Sud et la France, il n’y a pas forcément les mêmes visions du monde et les mêmes intérêts. Or, il ne faut pas oublier que la Défense est destinée à défendre avant tout les intérêts, y compris économiques, d’un pays. Le lien entre l’économie et la défense n’est pas suffisamment fait dans les travaux économiques actuels.

Je crois donc qu’une production 100 % française devient malheureusement illusoire, sauf si on augmente considérablement le budget de la défense. Je pense que la solution est plutôt du côté des coopérations entre États-nations souverains comme ce fut le cas pour les programmes du Jaguar ou du Transall, plutôt qu’à une Europe entendue comme une Europe à 27 pays qui n’ont pas les mêmes intérêts. 

 

Dans le registre de la coopération ponctuelle entre États, pourquoi le SCAF, le programme du futur avion de combat franco-allemand, n’irait-il pas dans le bon sens ?

N. Dhuicq : Ayant eu des contacts auparavant avec la société Dassault je vois cela plutôt d'un mauvais œil parce que je pense que c'est une coopération qui est plutôt dans l'intérêt de l'Allemagne.

C'est-à-dire d’une industrie allemande qui va y voir un intérêt industriel et non pas un intérêt géopolitique. Je pense que justement, là, nous ne sommes pas dans un bon exemple de coopération. Je pense qu’à ce niveau de technologie, que ce soit pour les sous-marins à propulsion nucléaire ou pour un avion de combat, on touche là à un domaine qui devrait être le plus national possible, à l'exception de quelques composants. Mais même sur les composants, c'est l'une des raisons pour lesquelles on n’a pas pu exporter le Rafale au Brésil, parce que les États-Unis ne le voulaient pas et que nous avons quelques systèmes du Rafale qui sont d'origine américaine. L’avion de combat est justement un mauvais exemple, parce qu’il va trop dans le sens de donner finalement la recherche et le travail accumulés par des générations d'ingénieurs français à l'Allemagne, qui à mon avis n’y voit qu’un intérêt industriel et non pas un intérêt de politique de défense. 

 

(Suite et fin prochainement)

Arnault Ménatory

Pour le Club Défense