Analyse

Un nouveau paradigme pour la 5G européenne

Le 11 février 2020 par Pia de Bondy
© Pinterest/Katie Reese

La commission Européenne vient de se prononcer sur l’encadrement de la 5G au sein de l’Union. Les Etats membres, réunis au sein de l’unité « EU-Wide coordinated risk assessment of 5G network Security », ont travaillé ensemble afin de définir des mesures devant prévenir les risques inhérents au déploiement de cette technologie. Le 29 janvier, le commissaire européen au marché intérieur, Thierry Breton, présentait ces mesures réunies en une « boîte à outils ».

Alors que le Royaume-Uni vient d’autoriser l’équipementier Huawei à opérer sur son territoire sous certaines conditions, Thierry Breton vient à son tour de donner son feu vert au développement de la 5G, encadré par les règles de la « toolbox ».  La boite à outils 5G vient définir un certain nombre de mesures stratégiques et techniques, clefs indispensables pour pallier les risques identifiés dans l’étude réalisée par les délégations des Etats membres en octobre 2019. 

 

Bruxelles conserve une position attentiste et prudente vis à vis des équipementiers étrangers. Le Vieux-continent est devenu un théâtre d’affrontement et d’influence pour les entreprises du numérique américaines et chinoises cherchant à garder leur avance technologique. De cette manière, la question de la 5G, qui doit venir instaurer un nouveau paradigme technologique dans tous les secteurs, doit être encadrée. D’une part, afin de préserver les principes et les intérêts européens et d’autre part, afin de garantir une souveraineté technologique sur nos territoires. La dépendance annoncée de notre future économie à cette technologie entraîne mécaniquement une dépendance aux fournisseurs et équipementiers, avec les risques que cela comporte : espionnage de nos réseaux ou soumission à des textes de droit extraterritorial notamment.  

 

Une tension polaire qui rappelle la guerre froide 

Les Etats-Unis ont ainsi boycotté le géant chinois de télécommunications Huawei et invité leurs alliés à faire de même, considérant que cet équipementier viendrait remettre en question la souveraineté nationale. C’est l’anxiété d’une puissance historique qui se répand, voyant se dessiner un potentiel cheval de Troie s’immiscer dans ce qu’elle considérait sa chasse-gardée. Alors que la guerre économique entre Washington et Pékin est encore loin d’être résolue, les américains voient d’un mauvais œil le développement d’une technologie à même d’obtenir des informations clefs dans les secteurs de la télécommunication, de la défense, de l’industrie et d’autres domaines sensibles. L’inquiétude est telle que l’administration Trump a menacé de revenir sur la mise en place d’un accord post-Brexit avec le Royaume Uni si ce dernier persistait à autoriser les équipementiers chinois à opérer sur son sol. 

 

De son côté, la Chine, qui n’est pas en reste quant aux mesures de rétorsions,  a mis à profit le boycott américain sur ses technologies pour investir dans la recherche et développement et ne plus dépendre de leurs composants technologiques. Une situation que le politologue américain, Graham Allison, qualifie de « piège de Thucydide », qui oppose la puissance établie et la puissance ascendante. Craignant l’hégémonie chinoise sur son territoire Washington a choisi de les contraindre ce qui les a menés à devenir plus fort. Huawei a ainsi signé des contrats avec le premier opérateur mobile Russe pour développer la 5G sur leur territoire.  

 

Une Union Européenne dispersée face à cette guerre commerciale 

Le commissaire européen Thierry Breton ne cesse de rappeler que l’UE détient la majeure partie des brevets déposés dans le secteur de la 5G (56% des brevets, contre 30% chinois et 16% américains), mais ne « ferme pas la porte » pour autant aux équipementiers étrangers ne voulant pas accumuler du retard dans ce domaine. Malgré la bonne volonté apparente, les membres de l’Union européenne sont loin d’avoir accordé leurs violons en amont. En effet, l’Espagne, le Portugal et la Hongrie avaient déjà donné leur feu vert au groupe de Shenzhen afin de déployer localement la 5G. 

 

Mercredi dernier, le commissaire européen a donc présenté la « toolbox 5G » pour que les pays de l’Union adoptent la même ligne de conduite en termes de sécurité et de maîtrise des risques face aux nouvelles installations technologiques. Un point est notamment consacré à la dépendance aux fournisseurs. Les Etats sont invités à diversifier leurs fournisseurs afin de ne pas être dépendant de ceux-ci en cas d’incident et de mitiger les risques d’ingérences d’un Etat dans la supply chain : « Il ne faut pas qu'un opérateur ne dépende que d'un seul équipementier », déclare Thierry Breton, car « si celui-ci devait avoir un souci, c'est tout le réseau qui serait menacé ». Plus direct, le Royaume-Uni a fixé un maximum de 35% de part de marché au géant chinois dans les infrastructures jugées « non stratégique ». 

 

Ces mesures tardives de l’Union sont une invitation à adopter les mêmes règles de sécurité, dans l’espoir d’arriver à un standard communautaire. Néanmoins, aucune de ces règles n’est légalement contraignante pour les Etats et leur application dépendra donc de leur bon vouloir. La 5G va venir révolutionner nos pratiques et permettre des avancées considérables dans le domaine de la santé et de l’industrie. Elle implique cependant de revoir notre sécurité en termes de données stratégiques afin que nos fleurons industriels ne deviennent pas des marionnettes dans un jeu commercial faussé. 

 

Pia de Bondy