Analyse

Le Japon post-Fukushima : entre sécurité énergétique et engagements environnementaux Partie 1/2

Le 24 novembre 2020 par Clément Lichère

La catastrophe de Fukushima en 2011 a marqué au fer rouge le paysage de l’énergie au Japon, contraignant le pays à revoir sa stratégie. Le retour en force des hydrocarbures a largement remis en cause sa sécurité énergétique et pose d’importantes questions quant aux engagements environnementaux de l’archipel. Un nouveau contexte qui ouvre les portes à de potentiels futurs partenaires, au premier rang desquels la France.

A l’approche du dixième anniversaire des tristes événements de Fukushima, survenus en mars 2011, force est de constater que ses conséquences continuent de se faire sentir. Les quatre réacteurs de la centrale de Fukushima exploitée par TEPCO (Tokyo Electric Power Company[i]) détruits par le tsunami ont grandement altéré les plans de Tokyo et l’ont forcé à revoir complètement sa stratégie énergétique. Par mesure de sécurité et du fait d’une population japonaise peu encline à réinvestir dans le secteur nucléaire, dix réacteurs situés sur la côte orientale sont arrêtés à froid le 11 mars puis démantelés ; vingt-neuf autres n’ont pas été redémarrés après maintenance [1]. Jusque-là, Tokyo avait affirmé l’importance du nucléaire dans son mix énergétique afin de pourvoir aux besoins croissants de sa population. Il devait également pleinement participer à atteindre les objectifs climatiques du pays. Fukushima force une réorientation de la stratégie japonaise devant concilier sécurité énergétique et respect des engagements climatiques.

Avant 2011, l’énergie nucléaire représentait pour le Japon plus de 11% de son mix énergétique et près de 30% de sa production d’électricité. Elle lui permettait notamment de réduire substantiellement ses émissions de gaz à effet de serre produites par les centrales à gaz et au charbon et de continuer à assurer sa propre production énergétique. Les événements de Fukushima ont abaissé cette participation au mix énergétique à 1,4% en 2017, selon l’Agence pour les ressources naturelles et l’énergie. Et si ce net recul n’a pas entamé la volonté du gouvernement de refaire du nucléaire le fer de lance de sa politique énergétique, une « source d’énergie exceptionnelle pour combattre le réchauffement climatique », le Japon a dû se tourner vers d’autres sources énergétiques pour subvenir à ses besoins.

Le retour des hydrocarbures dans le mix énergétique

Le retrait des énergies fossiles depuis le début des années 1970 s’était traduit par une diminution de leur contribution au mix énergétique japonais, de 94% en 1973 à 81% en 2010, laissant une part plus importante au nucléaire mais également aux énergies hydro-électriques et renouvelables. Fukushima constitue un pivot marquant non seulement l’arrêt de la production électronucléaire mais aussi le retour des hydrocarbures. En 2017, la dépendance aux énergies fossiles était remontée à plus de 87%. Le gaz naturel liquéfié, le pétrole et le charbon sont les trois ressources sur lesquelles le Japon s’est appuyé afin de reconstruire sa base énergétique.

L’arrêt des centrales a d’abord été compensé par un recours conséquent au gaz naturel liquéfié (GNL), dont l’État japonais est aujourd’hui l’un des premiers importateurs mondiaux au côté de la Chine. Cette dernière, alors qu’elle était totalement absente de ce secteur au début des années 2000, accapare maintenant une part croissante de cette ressource pour subvenir à ses besoins. Malgré cela, Tokyo se repose sur des sources d’alimentation en GNL sûres, au premier rang desquelles l’Australie. Trente-neuf milliards de mètres cubes, représentant 35% du volume des importations japonaises, ont ainsi été acheminés en 2018 d’un pays à l’autre. Ce partenariat commercial s’inscrit dans une coopération traditionnelle entre les deux États, dans l’idée de contenir l’expansion économique de la Chine en Asie du Sud-Est.

Dans cette perspective, la Malaisie ou l’Indonésie sont également des fournisseurs de GNL importants pour le Japon, illustrant son intention de soutenir cette région. Dans sa totalité, l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) fournit 28% des importations nippones. D’un autre côté, de nouveaux partenaires ont émergé, comme le golfe arabo-persique (22%) ou la Russie grâce aux champs de l’île Sakhaline (dix milliards de mètres cubes en 2018, soit 8%) qui poursuit sa montée en puissance. Pour l’instant davantage en marge, les États-Unis ont récemment commencé à fournir du GNL à Tokyo dans le cadre d’un contrat à long-terme qui a pour ambition de prendre de l’ampleur dans les prochaines années.

La situation concernant les besoins en charbon du Japon est similaire à celle du GNL. L’archipel se repose majoritairement sur son allié australien (72%), sur l’Indonésie (12%) et sur la Russie (11%). En 2018, elle importait près de 114 millions de tonnes de ce combustible riche en carbone, majoritairement issues de ces trois États. Le GNL et le charbon constituent à eux deux plus de 72% des sources productives d’électricité, contre moins de 47% en 2010, mais repartent légèrement à la baisse depuis 2014.

Afin de diversifier les modes de production d’énergie, de varier ses sources d’importation, et de diminuer les coûts pour les consommateurs, Tokyo a également été contraint de ré-augmenter la part du pétrole au sein de son mix énergétique. A ce titre, la région du Moyen-Orient est stratégique par son statut de fournisseur primordial de pétrole. Comme rappelé dans le Diplomatic Bluebook japonais de 2019, « le Japon dépend du Moyen-Orient pour plus de 80% de ses importations de pétrole brut ». Dans les faits, les principaux fournisseurs de pétrole sont l’Arabie Saoudite (39%), les Émirats arabes unis (25%), le Qatar (8%) et le Koweït (8%). Sans oublier les présences russe (5%) et iranienne (4%) dans le tableau général. Rappelons que le Japon a fait partie de la liste d’exemption des sanctions américaines d’importation de pétrole iranien pour un délai de six mois jusqu’en mai 2019.

La forte instabilité de cette région a incité les dirigeants japonais – et notamment l’ancien premier ministre Shinzō Abe (2006-2007 ; 2012-2020) et l’ancien ministre des Affaires étrangères Tarō Kōno (2017-2019) qui s’y sont rendus de nombreuses fois – à avancer avec précaution sur le terrain politique afin de préserver leurs intérêts économiques. L’investissement nippon au Moyen-Orient se traduit par une faible implication dans les différents conflits locaux et une volonté de coopérer avec tous les acteurs et à mener une véritable « diplomatie des ressources ». Le premier Dialogue nippo-arabe tenu en Égypte en septembre 2017 (duquel découlent les « Quatre principes de Kōno »[ii]) ou l’affirmation de son soutien aux Accords de Vienne sur le nucléaire iranien en témoignent.

Par ailleurs, Tokyo confirme sa résolution à « s'efforcer d'établir des relations à plusieurs niveaux, notamment une large coopération économique, politique et sécuritaire, ainsi qu’au niveau de la culture et des échanges entre les peuples ». Malgré ces démarches, l’approvisionnement en pétrole des États du Moyen-Orient demeure dans un équilibre précaire et pourrait entraîner d’importantes carences énergétiques pour le Japon s’il venait à être coupé. Des mots mêmes de l’État nippon : « dans ces circonstances, les efforts pour sécuriser un approvisionnement énergétique stable à des prix raisonnables deviennent de plus en plus importants ».

Quelle sécurité énergétique pour le Japon ?

Devant l’instabilité et l’imprévisibilité extérieure, l’enjeu pour l’archipel nippon n’est pas seulement de pourvoir en quantité suffisante à ses besoins en énergie mais également d’assurer sa sécurité énergétique en contrôlant le plus possible sa production. Des chercheurs de l’Institute of Energy Economics du Japon dégagent sept éléments caractéristiques de cette sécurité énergétique : 1) le ratio d’autosuffisance énergétique primaire ; 2) le degré de diversification des États fournisseurs d’énergie ; 3) le degré de diversification des sources d’énergie ; 4) le degré de gestion des risques liés au transport ; 5) le degré de gestion des risques au niveau national ; 6) le degré de stabilité de la demande ; et 7) le degré de gestion des risques d'interruption de l'approvisionnement.

Aujourd’hui, le ratio d’autosuffisance énergétique du Japon se redresse peu à peu après avoir chuté en 2011. Il était évalué à 9,6% en 2017 contre 6,4% en 2014, mais reste bien loin des 20,3% de 2010[iii]. Les chiffres actuels s’expliquent d’abord par la dépendance accrue aux hydrocarbures évoquée précédemment, que le Japon est forcé d’importer (son mix énergétique se repose aujourd’hui à 87% sur ces énergies fossiles), ensuite parce qu’il n’est en mesure de produire en pétrole, gaz naturel liquéfié et charbon qu’un maximum de 3% des volumes nécessaires. Pour répondre à cette dépendance énergétique, le « 5ème Plan stratégique sur l’énergie » visant à « contribuer au développement durable du monde ainsi qu’au développement de la société économique japonaise et de l’amélioration des conditions de vie de sa population grâce à un approvisionnement énergétique sur le long-terme, stable, durable et autosuffisant » a été adopté en juillet 2018. Le principe mis en avant à travers ce plan est celui des 3E+S : sûreté énergétique, efficacité économique, environnement et sécurité (Energy Security, Economic Efficiency, Environment and Safety). De ces piliers, la sécurité est considérée par le gouvernement nippon comme la priorité absolue.

Tokyo améliore également sa sécurité énergétique en diversifiant ses fournisseurs, bien que ceux-ci demeurent principalement dans une même région en ce qui concerne le pétrole brut, ainsi que ses sources d’énergie. Le Japon est également très concerné par la sûreté du transport maritime de ses importations. Les faits de piraterie dans le golfe d’Aden, au large de la Somalie, restent une préoccupation importante. La volonté de combattre ces actes s’est traduite par une participation active aux différentes opérations militaires et a été explicitement réaffirmée dans son Diplomatic Bluebook en 2019. Le contrôle des routes maritimes de la région s’appuie sur une base militaire située à Djibouti et sur l’omniprésence de l’allié américain, notamment dans le golfe arabo-persique. Il est d’ailleurs intéressant de noter la nomination depuis 2018 « d’assistants spéciaux aux ressources naturelles » au sein de soixante missions diplomatiques déléguées dans 53 pays, dont la mission vise à « travailler intensivement à l’acquisition et à l’approvisionnement stable des ressources énergétiques et minérales ».

Conscient des dangers qu’implique cette dépendance énergétique, notamment par sa forte exposition aux fluctuations des matières premières, le Japon affiche explicitement sa volonté de retrouver une autosuffisance. Ainsi, si celle-ci ne peut être totale, elle devrait au moins remonter à hauteur de ce qu’elle était en 2010 (20,3%). Les espaces maritimes et insulaires considérables du Japon (sa zone économique exclusive couvre 4,32 millions de km2) jouent un rôle central dans cette optique. Et les nombreuses ressources halieutiques et potentiellement énergétiques qui s’y trouvent attirent les convoitises. L’Agence d’information sur l’énergie (Energy Information Administration, EIA) estimait en 2014 le volume en hydrocarbures dans cette région à 200 millions de barils de pétrole et de 28 à 56 milliards de m3 de gaz naturel. Sous administration japonaise, les îles Senkaku et Diaoyutai sont défendues contre les prétentions chinoise et taiwanaise, alors que l’archipel nippon revendique ses droits sur les îles Kouriles et sur l’îlot Takeshima/Tokdo respectivement occupés par la Russie et la Corée du Sud. Parallèlement, Tokyo reste grandement concerné par la liberté de navigation et d’accès aux grandes routes maritimes, devant la montée en puissance navale de la Chine et de sa multiplication des terminaux portuaires dans le cadre du projet BRI « Belt and Road Initiative » mené par Pékin.

Au-delà des ressources présentes sur ces zones frontalières, le Japon ambitionne toujours le retour à un nucléaire fort. D’une part, cela lui permettrait de subvenir directement à ses besoins énergétiques et par conséquent de réduire substantiellement sa dépendance à d’autres États. D’autre part, le Japon pourrait progressivement se réaligner avec les engagements climatiques établis dans une vision « nucléarisée » de son paysage énergétique avant 2011. Mais ce retour reste encore timide, confronté à une population défavorable au nucléaire, même si l’opinion a évolué sur la dernière décennie, et malgré les nouvelles exigences sécuritaires nées en 2013[iv]. Sur les 37 réacteurs potentiellement fonctionnels, seuls neuf ont ainsi été redémarrés depuis 2015 dans les régions du Kansai, du Shikoku et du Kyūshū au sud du pays. Douze autres sont également en construction sur l’ensemble de l’archipel, mais le régulateur japonais a gelé l’avancement de deux d’entre eux.

Symboles de la volonté nippone de démontrer sa résilience face aux événements climatiques auxquels l’archipel est très exposé, deux réacteurs sont en reconstruction sur le site de Fukushima. Dans cet optique, un « Fukushima Study Tour » a été organisé en novembre 2018 afin de permettre à des corps diplomatiques de dix ambassades étrangères la visite des installations de recherches avancées sur l’hydrogène et sur les énergies solaire, éolienne et géothermique qui y ont émergé sous l’impulsion du FREA (Fukushima Renewable Energy Institute) et qui concrétisent en partie l’engagement environnemental du Japon.

                                                                         


                                                                                                                Source : Agency for Natural Resources and Energy, METI

Clément Lichère

Suite le mercredi 25 novembre 2020

2ème partie : Le Japon post-Fukushima : entre sécurité énergétique et engagements environnementaux - Partie 2/2

[1] Claire Levasseur, « Le nucléaire au Japon », Atlas du Japon de Rémi Scoccimarro (dir.), 2018

- Pour aller plus loin, consultez l'article Fukushima, la France et le nucléaire de Nicolas Mazzuchi

 

[i] La TEPCO était le plus grand producteur privé mondial d’électricité jusqu’à sa nationalisation qui fait suite aux événements de Fukushima.

[ii] Les Quatre principes de Kōno forment les principes fondamentaux de la politique nippone au Moyen-Orient, axés sur la contribution intellectuelle et humaine, l’investissement pour le peuple, les efforts durables et le renforcement des efforts politiques.

[iii] En 2017, seuls trois pays assuraient en totalité leur autosuffisance énergétique : la Norvège (793%), l’Australie (306%, bien aidée par sa production massive de charbon) et le Canada (174%).

[iv] Notons que le risque terroriste a été pris en ligne de compte parmi les nouvelles mesures.