Analyse

L’intelligence artificielle, nouvelle étape de la fracture numérique ?

Le 16 février 2022 par Alexandre Jeandat

L’intelligence artificielle occupe une place grandissante dans nos vies. Les opportunités qu’elle offre sont d’ores et déjà perceptibles, et la plupart des États déploient une stratégie pour s’assurer de la maîtrise de cette technologie qui devient un véritable levier de puissance. L’arrivée de cette technologie dans nos sociétés ajoute une couche supplémentaire à la “fracture numérique” que nous connaissons déjà. Cette dernière est née des difficultés d’accès ou d’usage du numérique selon les individus. En ce sens, l’IA risque d’aggraver les inégalités aussi bien entre les citoyens qu’entre les États. La prise en compte de ce phénomène sera cruciale afin d’atténuer ses effets, au risque de voir se creuser des failles béantes au sein des sociétés.

En 2021, les autorités chinoises se sont aidées pour la première fois d’une intelligence artificielle (IA) dans le cadre d’un procès : elle permet d’apporter des pièces à charge et de formuler des propositions de peines. À terme, elle pourrait remplacer juge, procureur, avocat… Cette actualité illustre la rupture sans précédent induite par le développement de l’IA : si des révolutions technologiques comme la robotisation ou l’informatique nous ont habitués au remplacement de professions par d’autres, cela concernait principalement les emplois peu ou pas qualifiés. L’IA, pour sa part, concerne la totalité des métiers et des secteurs.

L’IA, c'est-à-dire l’ensemble des technologies visant à reproduire les capacités cognitives de l’homme, amène donc son lot de bouleversements, au niveau national comme international. À l’échelle du monde, le développement de cette technologie redéfinit les rapports de force entre les États. Dans la compétition globalisée, la maîtrise de l’IA dote les États d’un avantage compétitif crucial pour rester dans la course ; l’IA devient un enjeu de puissance qui déterminera en partie la position des pays les uns par rapport aux autres. Sur le plan national, ce même phénomène est d’ores et déjà observable, avec des fractures qui se dessinent entre les citoyens. En somme, l’IA devrait immanquablement bousculer l’économie et pourrait creuser significativement les inégalités. Afin de tirer pleinement partie de l’IA et de s’en servir comme un véritable levier de puissance, les États doivent porter une attention particulière à chacun de ces deux aspects afin d’éviter le décrochage. Un pays comme la France compte “quatorze millions de personnes souffrant d’illectronisme” : ces individus peinent à utiliser efficacement les outils numériques, ce qui peut avoir des répercussions très concrètes à l’heure où de nombreux services sont proposés en ligne. Dans une société de plus en plus connectée, le sentiment d’exclusion peut s’en trouver considérablement accru. Or, l’IA complexifie encore un peu plus l’environnement digital dans lequel nous évoluons. Opportunité pour certains, malédiction pour d’autres ? 

 

L’IA offre des avantages conséquents pour les pays et les sociétés

L’avancée majeure que constitue le développement de l’IA laisse entrevoir un potentiel infini. Les gains de productivité sont d’ores et déjà visibles pour les entreprises ayant implanté cette technologie dans leur fonctionnement. Le cabinet d’études américain McKinsey estime que, d’ici 2030, l’IA pourrait apporter 1,2 % de croissance annuelle supplémentaire au niveau mondial. Pour un pays comme la France, qui accuse une stagnation des gains de productivité combinée à un coût du travail élevé, l’IA pourrait constituer un facteur de croissance majeur. L’économie du 21ème siècle est basée sur la donnée : l’IA, qui facilite à la fois la collecte, le traitement et l’analyse de l’information, revêt un intérêt indéniable et est amenée à devenir incontournable pour la quasi-totalité des activités économiques. Au niveau social, l’IA présente également des avantages, permettant potentiellement de réduire les inégalités. Dans le domaine de l’éducation par exemple, nous assistons ainsi au développement de solutions basées sur l’IA telles que l’apprentissage adaptatif, qui utilise des algorithmes auto-apprenants pour détecter les lacunes des élèves et proposer un enseignement sur mesure.

Pourtant, l’IA suscite aussi des craintes. Ce thème est au centre du rapport Villani sur l’IA de 2018, Donner un sens à l’intelligence artificielle. Cédric O, secrétaire d’État chargé du numérique, évoque lui aussi régulièrement la question de la fracture numérique, ce qui traduit une réelle préoccupation aux plus hautes sphères de l’État français. En effet, le développement de l’IA, bien que porteur d’opportunités nouvelles, accélère la montée en puissance du numérique dans nos sociétés tout en complexifiant sa maîtrise. Le corollaire de ce phénomène est l’accroissement des fossés entre deux catégories de citoyens : celle qui comprend voire maîtrise l’utilisation de l’intelligence artificielle, et celle qui pourrait se voir dépasser par ces avancées technologiques par manque de compétence ou d’intérêt. 

 

Des algorithmes biaisés à l’origine de nouvelles fractures

L’environnement numérique dans lequel nous évoluons est caractérisé par une explosion de la masse de données émises et échangées (le Big Data) ainsi que par l’importance croissante des algorithmes qui régulent cette masse de données. Ces algorithmes reposent de plus en plus sur l’intelligence artificielle pour apprendre, évoluer et se développer en fonction des données qu’ils traitent. Ils impactent profondément l’environnement numérique dans lequel les individus évoluent en orientant leur comportement en ligne (recommandations de contenus, publicités ciblées…). Dans un tel écosystème forgé par les algorithmes, seuls les utilisateurs dotés d’un certain niveau d’alerte et de maîtrise peuvent garder leur plein libre arbitre, comprendre leur environnement et ne pas se laisser enfermer dans une bulle de filtre. Ce phénomène, tel qu’il est défini par Eli Pariser, résulte de l’action des algorithmes qui filtrent les résultats afin de ne proposer que des contenus qui correspondent aux préférences de l’utilisateur, ce qui a pour effet de créer une forme d'isolement intellectuel, avec un risque de perte d’ouverture et d’esprit critique.

Dans son ouvrage Weapons of Math Destruction, paru en 2016, la mathématicienne et data scientist américaine Cathy O’Neil mettait elle aussi en lumière la perversité de ces algorithmes qui prennent une place grandissante dans nos vies. Selon elle, ces algorithmes reproduisent et amplifient des biais introduits inconsciemment par leurs créateurs lors de la phase de programmation, mais aussi des biais liés aux données collectées elles-mêmes. Dans des domaines comme le recrutement ou l’assurance, de tels algorithmes, dont les modes de fonctionnement restent le plus souvent très opaques, peuvent avoir de réelles répercussions sur les individus. Ils peuvent ainsi les priver d’un emploi ou d’un prêt en raison des biais qu’ils comportent.

 

Gagnants et perdants de la “quatrième révolution industrielle”

L’autre principal point de fracture concerne l’emploi. Il est connu de longue date que le progrès technique a tendance à détruire les emplois à faible valeur ajoutée : la robotisation des années 60 a ainsi profondément impacté des secteurs comme l’automobile, permettant de substituer les tâches mécaniques par des robots. Mais la montée de l’IA constitue une rupture sans précédent. Les économies modernes sont largement centrées sur la collecte et l’exploitation de l’information. Or, la masse de données à traiter est exponentielle et dépasse les capacités humaines : dans ce contexte, l’usage des technologies d’IA est amené à devenir incontournable. Les individus incapables d’exploiter de telles technologies pourraient ainsi se trouver marginalisés, inadaptés à un milieu économique qui impose de composer avec une telle masse d’informations.

Les métiers comportant des tâches répétitives ou qui demandent peu de compétences numériques devraient être heurtés de plein fouet par cette “quatrième révolution industrielle”. De tels emplois pourraient être détruits à 30 voire 40 % à horizon 2030, tandis que, par symétrie, les emplois fortement digitalisés seraient en nette progression. Ce même mouvement sera observable au niveau des salaires, qui devraient augmenter significativement dans les secteurs du digital. En somme, les scénarios ne prévoient pas une hausse massive du chômage en raison de la démocratisation de l’IA, mais plutôt un basculement accéléré vers la demande d’employés hautement dotés en compétences digitales. Ainsi, la capacité à maîtriser les technologies liées à l’IA sera assurément l’un des principaux déterminants des écarts de position et de richesse dans le monde de demain, et pas seulement pour les emplois non qualifiés.

 

Résorber la fracture numérique, un enjeu de compétitivité déterminant pour la puissance des États

Le 21ème siècle consacre l’IA comme levier de puissance incontournable. Mais cela n’est vrai que si de telles technologies infusent la société et ne demeurent pas l’apanage d’une partie seulement de la population. Ainsi, prévenir le développement des fractures numériques est un enjeu décisif : en plus des problèmes sociaux que posent les inégalités liées au numérique, il en va également de la compétitivité des pays à l’international. La stratégie en matière d’IA doit donc comporter deux piliers : le développement des technologies, et l’accroissement de la capacité des citoyens et des entreprises à se les approprier. On constate d’ores et déjà que tous les États ne profitent pas des opportunités de croissance offertes par l’IA de la même façon. Le rapport McKinsey précédemment cité escompte que les pays développés capteront entre 20 % et 25 % des richesses nouvellement produites par l’IA, contre 5 % à 15 % pour les pays en développement. Cela s’explique par un moindre niveau d’éducation numérique dans ces États, ce qui pèse sur leur capacité à exploiter les opportunités offertes par l’IA. Les États doivent donc concentrer leurs efforts sur l’éducation numérique. On constate que la France y consacre un important volet dans sa stratégie pour l’IA à horizon 2025. Mais des pays émergents comme l’Inde se sont également saisis de cette question et ont investi massivement dans la formation numérique de la population.

L’intelligence artificielle est donc un phénomène qu’il convient d’aborder sous ses différents aspects : se focaliser uniquement sur les opportunités qu’elle amène, c’est occulter les déboires qu’elle peut occasionner. Comme toute révolution technologique, l’avènement de l’IA pourrait aboutir à la création de sociétés profondément fracturées et accentuer le déséquilibre entre les États au niveau international. La capacité des États à se doter d’une stratégie permettant de développer leur niveau technologique tout en assurant une éducation numérique satisfaisante à leur population sera déterminante afin de bénéficier de l’IA sans en subir les revers.

 

Alexandre Jeandat  pour le Club Data Intelligence de l’AEGE

 

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