Analyse

Souveraineté numérique européenne : 5G et aveu d’échec

Le 13 janvier 2022 par Club Défense de l'AEGE

Le virage technologique que représente la 5G aurait pu permettre à l’Union européenne (UE) de questionner sa souveraineté numérique et de passer un nouveau cap dans son développement politico-économique. Cependant, sur le sujet des télécommunications et de la 5G, l’UE n’a pas su faire corps pour défendre ses intérêts contre les géants de la Tech américains et asiatiques. Alors que le cyber s’est imposé comme enjeu de défense majeur, comment expliquer cette absence de vision stratégique en Europe ?

Multipliant par 10 la vitesse du débit, et favorisant la connectivité des objets et capteur, la 5G revêt intrinsèquement un caractère hautement stratégique dans le domaine de l’industrie et du cyber. Maîtriser la chaîne de la valeur de la technologie, des brevets à l’exploitation est donc une condition sine qua non pour la souveraineté des états dans le domaine du numérique. Dans un secteur dominé par le chinois Huawei, et alors que les habituels leaders du numérique américains sont à la traîne, l’Europe peut se targuer d’avoir deux équipementiers télécoms parmi les poids lourds du secteur, à savoir le suédois Ericsson et le finlandais Nokia, que la France a laissé s’emparer d’Alcatel-Lucent. Malheureusement, les pays de l’UE n’ont pas su faire bloc derrière leurs champions, démontrant une fois de plus l’absence de vision d’intelligence stratégique dans le domaine du numérique.

 

Absence d’unité européenne 

Dans le domaine stratégique des télécommunications, il est important de souligner que chaque État européen gère son propre réseau. Il y a une mosaïque de petits opérateurs nationaux, à l’image de Free ou d’Orange en France. Un premier pas a été fait avec l’interopérabilité partielle des forfaits dans l’UE, de façon limitée tout de même.

C’est donc assez logique qu’il n’y ait eu aucune coordination des États membres de l’UE pour le choix, ou non, de bannir Huawei ou d’ajouter des règles plus strictes au niveau du marché européen. Au contraire, pour le choix des équipementiers télécoms, les États membres mènent des réflexions individuelles, parfois contradictoires. Nous avons par exemple une Espagne totalement ouverte à Huawei, et son voisin direct, la France, beaucoup plus réticente. Une posture qui risque de compliquer l’unité des réseaux de télécoms intra-UE, et pose des problèmes de compatibilité sécuritaire.

Une Europe plus unie, dans le domaine des télécoms notamment, aurait plus de poids pour imposer des réglementations strictes pour la sécurité, mais également pour des normes écologiques.

 

La question de la souveraineté 

Si la 5G a remis au goût du jour le sujet de la souveraineté du numérique, un rapport du Sénat de 2013, justement intitulé : « L’Union Européenne, colonie du numérique » soulignait déjà les faiblesses du Vieux Continent et notamment l’omniprésence des GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft). Alors que des pays sous régime autoritaire comme la Russie ou la Chine, ont leurs propres géants, des géants qui nous font peur, à nous occidentaux, les entreprises américaines conservent une très forte influence en Europe, continent qu’ils ont colonisé de leurs normes et de leur mode de vie. Or, cette dépendance aux Etats-Unis est dangereuse !

Au niveau du numérique dans la globalité, on note une forte dépendance technologique aux GAFAM. Voici quelques chiffres datant de 2019 pour montrer la véritable puissance de cet oligopole au niveau mondial. Amazon, Microsoft et Google détiennent 57% de part de marché du cloud (informatique en nuage). Google et Apple se partagent 80% du marché des navigateurs web (Chrome, Edge et internet explorer). Quant au moteur de recherche, c’est celui de Google qui prend 93% des parts du marché. Microsoft et Facebook, via l’entreprise Telefonica, ont installé le câble de fibre optique Marea, qui représente à lui seul la moitié de la capacité de tous les câbles de l'atlantique. Globalement, d’ici la fin de l’année 2020, les GAFAM contrôlent 90% des parts du marché des câbles sous-marins. Cela leur donnera un pouvoir énorme sur les opérateurs et pourrait s’avérer très dangereux dans la mesure où la neutralité du net ne s’applique pas aux réseaux internationaux.

On remarque aussi une dépendance dans les services. En 2016, Google, Microsoft et Apple avaient 85% du marché des services de courriel. En 2019, sur les 10 applications les plus téléchargées lors de la décennie, on en retrouve quatre de Facebook (Facebook, Messenger, WhatsApp et Instagram) et une de Microsoft (Skype). Google, via YouTube et Facebook dominent le secteur de la vidéo en ligne, rien que YouTube compte deux milliards d’utilisateurs mensuels. Avec 80% de parts du marché, Apple, Google et Amazon dominent le téléchargement de musique en ligne.

En plus de ces chiffres, les GAFAM continuent de s'immiscer dans tous les secteurs de l’économie avec par exemple Google qui a signé un accord avec l’entreprise Renault-Nissan-Mitsubishi afin qu'Android soit installé dans tous leurs véhicules dès 2021. On peut citer également le projet Google Cloud Healthcare lancé en 2018 pour collecter toutes les données médicales d’imagerie notamment pour développer l’intelligence artificielle médicale du futur. Google a également collecté en toute légalité des données de santé sur des millions d’Américains à leur insu.

Depuis 2018, la France a d’ailleurs donné à Google, Amazon et Microsoft leur “certification d’hébergeur en données de santé”, ce qui représente un risque énorme dans la mesure où le “CLOUD act” - Clarifying Lawful Overseas Use of Data, loi fédérale américaine de 2018 - autorise l’accès aux données stockées dans un autre pays à la justice américaine. Une réglementation qui a d’ailleurs son équivalent en Chine, ce qui fait également de Huawei un acteur dont il est impératif de se méfier.

La comparaison entre Huawei et Google a donc lieu d’être, entre le plus grand équipementier télécoms, et le principal acteur du numérique du monde. Ce dernier essaye d’ailleurs de rattraper son retard sur la 5G, comme nous pouvons l’observer à travers ses acquisitions ; l’achat de Alpental technologies en 2014, spécialisé dans la téléphonie 5G, ou encore en 2016 le rachat de Webpass, qui est un fournisseur d’accès à internet par très haut débit pour les particuliers et les professionnels.

Alphabet (maison mère de Google) est sans nul doute le groupe le plus influent dans le domaine des nouvelles technologies de l’internet et des communications.

 

Comment l’Europe pourrait-elle s’émanciper ?

Il est vrai que nos entreprises ne sont pas au niveau dans le domaine du numérique, et c’est dans un premier temps via la réglementation que l’UE peut reprendre un peu de contrôle. Dans le domaine des télécommunications cependant, c’est avant tout l’absence de consensus au sein des États de l’UE derrière Ericsson et Nokia qui pénalise le continent.

Nokia, qui a complètement raté le virage du smartphone, n’est pas au niveau de Huawei technologiquement, il accepte une place de fournisseur secondaire sur certains marchés, notamment à Singapour où il a formé un consortium avec Huawei pour fournir les équipements à la ville-nation.

Dans ces conditions, Nokia peut-il vraiment être un chef de file pour l’Europe ? Ce manque de crédibilité complique l’unité des États membres de l’Union Européenne derrière leurs entreprises, augmentant toujours plus notre dépendance auprès d’entreprises étrangères et les risques encourus dans le domaine de la cybersécurité.

 

Fonctionnement décisionnel de l’UE

L'organisation de l’UE ne facilite pas l’unité des États sur la question, avec un fonctionnement décisionnel qui repose sur des commissaires élus en fonction de leurs nationalités, paralysant le continent qui ne veut pas favoriser une entreprise d’un de ses membres et pas l’autre. Un consortium Ericsson-Nokia pourrait à ce titre s’avérer déterminant dans la suite du déploiement de la 5G. Evidemment, l’histoire Alstom/Siemens rappelle qu’il est inutile d’espérer une fusion pure et simple de Ericsson/Nokia.

D’autres freins existent en outre, avec des États membres de l’UE mais très influencés par des puissances étrangères, à l’image de la Pologne. Le pays possède depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale un lien militaire très étroit avec les Etats-Unis. Proches géographiquement de la Russie, la Pologne pourrait donc choisir de favoriser son alliance avec les Américains et imposer son véto sous leur pression lors de votes européens.

Pourtant, des solutions pourraient être apportées, comme la création d’une certification européenne unifiée des réseaux 5G pour en garantir la sécurité tout en renforçant les moyens de l’European Network and Information Security Agency (ENISA), qui est l’équivalent de notre ANSSI pour l’Europe. On peut également citer l’extension du domaine d’action des European Digital Innovation Hubs à la 5G, afin d’aider les PMEs européennes à bénéficier des nouvelles opportunités liées à cette technologie.

Enfin, un plan de relance européen basé sur la 5G, en soutenant le déploiement des infrastructures en Europe via nos acteurs européens pourrait aider le continent à se remettre de la crise de la covid.

 

L’extraterritorialité des lois américaines, au service de la souveraineté.

Le dernier point important à mentionner est l’extraterritorialité des lois américaines, avec des procès d’entreprises américaines sur des entreprises européennes, à propos de nombreuses technologies. Les entreprises européennes n’ont pas les moyens légaux de se battre et très souvent, donnent leurs travaux technologiques aux Américains, ce qui leur permet de garder leur avance dans le domaine technologique. Une véritable épée de Damoclès qui menace les entreprises du monde entier et sert les intérêts de la première puissance mondiale, qui tente de ralentir son déclin.

La Chine, quant à elle, se base sur une autre technique pour récupérer les innovations européennes, elle force toute entreprise qui veut s’implanter sur son territoire à faire un joint-venture avec une entreprise chinoise, récupérant ainsi brevets et innovations.

En plus de la cybersécurité et de la maîtrise technologique, il est donc essentiel d’avoir la législation adéquate pour protéger l’Europe et ses citoyens.

Tant que l’Europe acceptera l’extraterritorialité américaine, il y aura une dominance politique des EU sur l’Europe (colonie économique). Individuellement, les États membres de l’UE n’ont pas la capacité de résister aux pressions des géants du numérique que sont la Chine et les Etats-Unis. Tous unis derrière l’UE, ceux-ci pourraient imposer leurs entreprises, Nokia et Ericsson, à une bonne partie du monde. L’Europe, qui est finalement en train d’imposer des règles aux GAFAM (taxes, RGPD, etc.) doit poursuivre dans sa lancée pour protéger ses réseaux de télécommunications et garantir sa sécurité.

Pour conclure, devant le caractère hautement stratégique des télécoms, l’absence de vision d’intelligence économique et stratégique pose un vrai problème, que ce soit sur l’autonomie des états, mais également l’espionnage industriel et la résilience technologique de l’UE.

La faiblesse des velléités autonomistes sur la question numérique des États membres de l’UE pourrait amener l’Union à gâcher le potentiel d’Ericsson et Nokia. Nous arrivons donc sur le domaine des télécommunications dans un rapport de domination équivalent à celui que nous avons vis-à-vis des GAFAM dans l’espace numérique.
 

T.B pour le club Défense de l’AEGE

 

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