Analyse

Les Etats-Unis usent de leur soft power afin de limiter l'influence sino-russe en Arctique

Le 11 janvier 2021 par Bastien Thérou

Le contrôle de l’Arctique est un sujet de discussion brûlant pour les membres du Conseil de l'Arctique. La Russie, la Chine et les États-Unis jettent leur dévolu sur la région en raison des perspectives militaires et économiques rendues disponibles par la fonte des glaces.

L'actuel secrétaire d'État américain et ancien directeur de la CIA , Mike Pompeo, s'est rendu au Danemark le 22 juillet 2020 afin de rencontrer le Premier Ministre danois, Mette Frederiksen, le ministre des Affaires étrangères, Jeppe Kofod, ainsi que des représentants du Groenland et des îles Féroé afin de s'accorder une politique militaire et économique commune dans les régions de l'Atlantique Nord et de l'Arctique.

L'intérêt de Washington pour le Groënland pendant de la guerre commerciale sino-américaine

À la mi-2019, le président des États-Unis, Donald Trump, et Mike Pompeo avaient tous deux prévu de se rendre au Danemark afin de discuter de questions liées principalement aux investissements militaires et commerciaux américains au Groenland et de la présence croissante de la Russie et de la Chine dans la région. Il a été rapporté que les États-Unis avaient l'intention d'acheter le Groenland et de matérialiser ainsi leur revendication sur cette région et ses ressources. Le Danemark a rejeté toute proposition de vente du Groenland et le gouvernement étasunien a annulé toutes les réunions prévues. La visite de Pompeo au Groenland a été annulée après que la Chine eut fait des efforts pour investir dans un certain nombre d'aéroports et une base militaire abandonnée sur l'île. L'objectif des États-Unis est de contrer l’influence de Pékin qui a offert en 2018 d’établir une « route polaire de la soie ». L’objectif est de les empêcher de prendre pied sur l'île tout en se réservant la possibilité d'effectuer de lourds investissements pour militariser le Groenland.

Outre la coopération économique entre la Chine et la Russie dans l'Arctique, Mike Pompeo a déclaré que « le Pentagone a averti que la Chine pourrait utiliser sa présence en matière de recherche civile dans l'Arctique pour renforcer sa présence militaire, notamment en déployant des sous-marins dans la région comme moyen de dissuasion contre les attaques nucléaires. Nous devons examiner ces activités de près et garder à l'esprit l'expérience des autres nations. Le comportement agressif de la Chine dans d'autres régions influencera la façon dont elle traitera l'Arctique ». 

Ces commentaires sur d'éventuelles capacités militaro-stratégiques chinoises dans l'Arctique soulèvent la question des plans étasuniens pour le Groenland.

Les plans de Washington pour les îles arctiques afin de limiter l’influence sino-russe

Malgré le conflit diplomatique de l’an passé, l’administration Trump semble avoir effectué un rétropédalage concernant leur proposition d’achat du Groenland. Le 22 juillet 2020, Mike Pompeo et Jeppe Kofod ont organisé une conférence commune à Copenhague. Selon la même source, l’actuel ministre des Affaires étrangères a déclaré que les États-Unis sont « l’allié le plus proche du Danemark » et qu’ils travaillent ensemble afin de garantir une « société internationale fondée sur des règles ». Dès lors, tous pays que les Etats-Unis considèreraient comme adversaires sont présentés comme des menaces pour l’économie mondiale (comme la Chine) ou nuisible à l’environnement comme le démontre la tentative de réglementation du trafic maritime en Arctique afin d’y limiter la circulation des navires battant pavillon russe. Pompeo a d’ailleurs nommé l’ennemi : « Je suis venu ici parce que le Danemark est un partenaire solide. Il ne s’agit pas seulement de s’unir contre la Chine qui mine et menace notre sécurité nationale ». Pompeo et Kofod se sont mis d’accord sur un front commun contre la Chine au Groenland, et les Etats-Unis ont promis que le Groenland sera récompensé financièrement pour la présence de la base aérienne américaine de Thulé sur l’île. Le secrétaire d’Etat américain a évoqué que le Danemark se verrait proposer de nouveaux liens commerciaux plus solides en échange d’une opposition aux investissements chinois et russes sur leurs territoires.

L’intention des États-Unis d’accroître leur influence dans les régions de l’Atlantique Nord et de l’Arctique par des moyens financiers a été clairement exposée par M. Pompeo. Une approche économique de puissance douce est utilisée par les États-Unis pour assurer leur emprise sur le Groenland et les îles Féroé. Par ailleurs, l'influence des États-Unis sur le Groenland s’accroît déjà depuis qu’ils ont ouvert un consulat sur l’île en juin, avec l’approbation du gouvernement danois en versant une aide de 12,1 millions de dollars en avril. Outre les facteurs économiques, il y existe également un aspect militaro-stratégique puisque l’ambassadrice américaine au Danemark, Carla Sands, s’est rendue aux îles Féroé pour demander la possibilité d’y ouvrir un consulat diplomatique et permettre à la marine américaine d’utiliser ses ports pour des opérations dans l’Arctique. Un tel accord permettrait aux États-Unis de créer un mur ou un corridor d’importance militaire s’étendant du Groenland, de l’Islande, des îles Féroé et jusqu’en Norvège, qui pourrait servir d’outil géopolitique puissant contre les activités chinoises et russes dans la région.

Le soft power américain se déploie au Danemark pour militariser l’arctique

Lors de sa visite au Danemark, Pompeo a également réussi à mettre en place une réunion avec Anders Fogh Rasmussen à l’ambassade américaine à Copenhague. Rasmussen est membre du parti politique libéral « Venstre ». Il dirige actuellement sa propre société de conseil politique appelée « Rasmussen Global » et est conseiller principal à la banque américaine Citigroup. Il est important de souligner que Rasmussen est un fervent défenseur de l’hégémonie américaine et de l’unipolarité dans le monde entier et qu’il a été personnellement responsable de la participation du Danemark à la guerre en Irak en 2003. Après leur rencontre, Rasmussen a révélé que le sujet de son entretien avec Pompeo concernait la manière d’empêcher « les régimes autocratiques tels que la Russie et la Chine » d’investir au Groenland et dans les îles Féroé. Rasmussen a conseillé à Pompeo que « si nous voulons empêcher les nombreux investissements chinois au Groenland et dans les îles Féroé, nous avons besoin d’une plus forte implication américaine en termes d’argent » […] « C’est pourquoi j’ai offert mon aide pour soutenir les investissements américains au Groenland et dans les îles Féroé ». L’implication est claire, les États-Unis emploient également des groupes de pression locaux pour faire avancer leur programme dans les régions de l’Atlantique Nord et de l’Arctique. La prochaine étape est la poursuite de la militarisation de la région qui à terme pourrait devenir un futur champ de bataille entre les États-Unis, la Chine et la Russie. Une stratégie privilégiant la concertation aurait consisté à rechercher une large coalition incluant à la fois la Russie et la Chine afin de s’assurer que la pratique du jeu à somme nulle de l’administration Trump ne conduise pas à une escalade des tensions entre les acteurs actifs dans la région.

Il apparaît que les Etats-Unis, en établissant des consulats au Groenland et dans les îles Féroé, tentent d’influencer directement les acteurs locaux de la région notamment au moyen d’incitation financière comme un versement de 11 millions d’euros à la province autonome du Danemark. Le fait que des acteurs politiques appellent à la sécession du Groenland et des îles Féroé du Danemark est certainement quelque chose que Washington va exploiter en sa faveur. Si le Danemark refuse de jouer le jeu, les États-Unis pourraient commencer à soutenir activement ces mouvements sécessionnistes afin de « diviser pour mieux régner » en utilisant la coercition de la puissance douce et « occuper » le Groenland et les îles Féroé pour eux-mêmes. Sur le plan purement politique, rien ne s’oppose à ce que les États-Unis soumettent leurs alliés de la périphérie à ce genre de traitement, surtout s’ils rompent avec le système protego ergo obligo auquel l’Europe occidentale est soumise depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, ou s’ils y résistent. Les États-Unis utilisent de telles actions s’ils estiment que cela renforce leur propre puissance et leur permet de contrer plus efficacement la Chine et la Russie. 

Seul le temps dira si la question de l’Arctique sera ce qui brise le statu quo. Cependant, il convient de s’interroger sur les querelles diplomatiques et stratégiques sur l’avenir du Pôle Nord afin qu’elles ne se transforment pas en une guerre chaude.

 

Bastien Thérou, pour le Club Défense AEGE

 

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