Analyse

La Libye : typologie d’une guerre d’influence russo-turque

Le 3 mars 2021 par Anne-Laure Michaux

La Libye, en proie à une guerre civile depuis près d’une décennie, est devenue un terrain d’opposition entre les puissances internationales. La Turquie y mène ainsi une guerre d’influence contre la Russie, attisant les hostilités dans la région. Les deux puissances utilisent des biais stratégiques différents et symptomatiques des guerres d’influence. Si la Turquie cherche à retrouver sa puissance impériale, la Russie, elle, convoite les richesses de la région.

La Libye, une poudrière prête à exploser à tout moment

Dix ans après le début du Printemps Arabe et du soulèvement contre Mouammar Kadhafi en février 2011, la Libye est toujours animée par des crises et des guerres civiles sans issues. La communauté internationale a commencé à véritablement intervenir en 2016, en aidant Fayez el-Sarraj à établir un Gouvernement « d’union nationale » (GAN). Cependant, celui-ci a très vite été confronté à l’opposition de Khalifa Haftar, chef de l’Armée Nationale Libyenne (ANL), formée à l’origine pour faire tomber le régime de Mouammar Kadhafi. )Cette confrontation est d’autant plus rude qu’elle s’est internationalisée. L’ANL est appuyée par l’Égypte, les Émirats Arabes Unis, l’Arabie Saoudite et la Russie. Le GAN bénéficie quant à lui d’un soutien actif de la Turquie, et dans une moindre mesure du Qatar, de l’Italie et de l’Allemagne, ce qui lui a finalement permis de prendre l’avantage sur l’ANL en juin dernier. La France a pour sa part apporté un soutien discret à Khalifa Haftar, tout en reconnaissant officiellement le GAN.

Aujourd’hui, la Turquie et la Russie sont impliquées militairement dans le conflit, exerçant chacune leur influence sur une partie du territoire Libyen : la Turquie avec le GAN à l’ouest, et la Russie avec l’ANL à l’est. Cette configuration n’est pas sans rappeler le conflit syrien. Cependant, l’approche russe est plus pragmatique en Libye, car elle y trouve manifestement moins d’intérêts stratégiques.

Les hydrocarbures, moteurs des ambitions russes et turques

Si la Libye attire tant les convoitises, c’est notamment en raison de sa richesse en hydrocarbures, tant au niveau des réserves de pétrole que de gaz naturel offshore. Il y a donc un enjeu économique non négligeable pour les pays impliqués, notamment pour la Turquie qui ne produit pas de pétrole et dépend de la Russie sur ce point. Tout comme la Turquie, la Russie cherche à renouer les contrats gelés depuis la chute de Kadhafi. Côté turc, il s’agit notamment de vastes projets d’infrastructures, tandis que pour la Russie, la Libye représente une cible de choix pour la vente d’armes et de céréales.

Enfin, selon Jalel Harchaoui, les deux pays, à l’image des pays du Golfe, entendent profiter de l’apparent désintérêt des États-Unis et de l’Europe sur la région pour y imposer leur influence. La Libye pourrait ainsi constituer une ouverture sur le reste du continent, ainsi qu’une porte d’entrée stratégique sur la Méditerranée. Ce dernier point constitue également un moyen de pression sur l’Europe, ce qui intéresse la Russie.

La Libye, tremplin stratégique de la puissance russe

Au cours des quinze dernières années, la Russie a mis un certain nombre de moyens en œuvre afin d’étendre son influence sur l’Afrique. Le sommet diplomatique de Sotchi en octobre 2019 a constitué un symbole fort de ce rapprochement, en réunissant 43 chefs d’État africains autour du président de la Fédération de Russie. Dans cette perspective d’accroissement de puissance, la Russie a initié en 2008 un rapprochement avec la Libye en annulant sa dette envers elle, en contrepartie d’un contrat concernant un projet ferroviaire de grande ampleur, ainsi que l'installation du géant russe Gazprom. Le contrôle du pétrole de la région est également un enjeu majeur ; Tatneft, la sixième compagnie pétrolière russe, est en négociation avec la National Oil Corporation (NOC) libyenne, tandis que Rosneft, deuxième producteur russe, a déjà noué des accords avec la NOC en 2017. Grâce aux investissements dans les hydrocarbures présents en Libye, Moscou espère accroître sa force de coercition sur l’Europe, mais également renforcer ses échanges avec l’Asie.

Ces intérêts énergétiques expliquent aussi pourquoi Moscou reste assez mesuré dans le dossier libyen. La NOC étant la seule compagnie en mesure de signer des accords avec des entreprises étrangères, la Russie a intérêt à préserver ses liens avec le GAN. Il s’agit également d’entretenir le dialogue avec la Turquie, qui représente un allié économique et géopolitique de poids.

Tripoli au coeur des ambitions impérialistes turques

La Turquie cherche à s’imposer sur la scène internationale, dans une logique parfois qualifiée de « néo-ottomane », afin de retrouver son hégémonie d’autrefois. Le continent africain est l’une de ses cibles privilégiées, à différentes échelles en fonction des régions. Le président Erdogan multiplie d’ailleurs depuis quelques temps ses visites en Afrique.

La prise de position en Libye participe à ce plan hégémonique. La Turquie y est engagée militairement seulement depuis janvier 2020 mais selon le chercheur Jalel Harchaoui, sa démarche est calculée et planifiée depuis son entrée dans le conflit. L’objectif du président Erdogan, après avoir aidé le GAN à renverser l’opposition, est d’étendre durablement son assise sur le territoire libyen et de raviver des contrats qui représentaient environ 18 milliards d’euros avant la chute de Mouammar Kadhafi. Il a déjà signé fin 2019 un accord avec le GAN, afin de délimiter leurs zones économiques exclusives (ZEE) en Méditerranée orientale. Celles-ci sont contestées par les pays signataires de la Convention des Nations Unies sur le Droit de la Mer (CNUDM), car elles recouvrent d’importantes réserves gazières, et elles compromettent le projet de gazoduc signé entre Chypre, Israël et la Grèce. La Libye est donc indirectement un vecteur de tensions stratégiques en Méditerranée. Elle représente une composante essentielle du rêve pan-ottoman d’Erdogan, qui a donc misé sur la force pour asseoir sa légitimité.

Les déploiements des forces armées, façade des stratégies d’influence respectives

Si des affrontements sur le terrain ont eu lieu auparavant, l’importance des forces en présence répond surtout aujourd’hui à une stratégie d’influence. En effet, un affrontement direct entre les deux puissances n’est pas à prévoir. Quoi qu’il en soit, le degré d’implication dans la région n’est pas le même entre Moscou et Ankara. Côté russe, au-delà du soutien politique et diplomatique, on a observé des livraisons d’armes et de matériel aux rebelles. Mais le soutien majeur passe par le déploiement du groupe Wagner, la plus connue des sociétés militaires privées (SMP) russes, qui a recours au mercenariat. Cela permet à Moscou de limiter le caractère officiel de son intervention armée. La Turquie a également fait appel à des mercenaires en Libye, recrutés dans les rangs syriens. Ils sont venus compléter les importants effectifs turcs déployés dans la région, ainsi que les drones qui ont eu comme en Syrie un rôle déterminant dans la bataille de Tripoli en juin 2020. La Turquie détient par ailleurs une base navale à Misrata, une base aérienne dans un aéroport de Tripoli, ainsi qu’une base militaire à al-Watiya. Le soutien au GAN est donc en théorie plus marqué, mais dans les faits le rapport de force entre la Russie et la Turquie est à peu près stable, car les deux puissances trouvent leur compte dans la situation actuelle.

Les divergences d’intérêts entre puissances, ainsi que la présence des forces étrangères, qui n’ont toujours pas quitté le pays malgré l’accord de cessez-le-feu, bloquent pour le moment toute issue au conflit. Le nouvel exécutif désigné le 5 février dernier, qui associe les deux camps, a cependant pour mission de réunifier le pays en vue des élections prévues le 24 décembre prochain.

 

Anne-Laure Michaux, pour le club Influence de  l'AEGE

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