Analyse

L’ambition américaine d’une coalition contre les avancées technologiques à vocation militaire chinoises

Le 28 octobre 2021 par Thibault Menut

Face à la menace chinoise, aussi bien économique, militaire que culturelle, les Etats-Unis souhaitent renforcer le contrôle des exportations sur des technologies à usage militaire, et imposer à ses partenaires ces restrictions. Une façon pour Washington de freiner l’essor économique et militaire chinois en formant une coalition d’Etats alliés. Mais aussi un premier pas pour éventuellement élargir le champ des secteurs sujets à cet export control.

En mars dernier, à peine arrivé en poste, le secrétaire d’Etat américain Anthony Blinken a déclaré vis-à-vis de la Chine que : "Notre relation avec la Chine sera compétitive quand elle doit l'être, collaborative quand elle peut l'être, et conflictuelle quand la situation l’obligera". Cette déclaration souligne que la nouvelle politique initiée par les Etats-Unis par Donald Trump, vis-à-vis de son nouvel ennemi numéro un, est reprise par son successeur à la Maison Blanche.

Un constat d’autant plus d’actualité face aux avancées chinoises en matière militaire. Selon le Financial Times, la Chine aurait procédé en août à l’essai d’un planeur hypersonique à capacité nucléaire, volant en orbite basse, qui a la capacité de changer d’objectif une fois en vol. Un véritable « effet Sputnik » pour les Etats-Unis, ne maîtrisant pas cette technologie, qui doivent dès lors redoubler d’efforts dans cet affrontement.

 

La néo-guerre froide en action

En avril 2021, la commission des affaires étrangères du Sénat américain a proposé un nouveau paradigme dans la lutte contre la Chine. Englobant de multiples aspects, le Strategic Competition Act, né d’un accord bipartisan entre Républicains et Démocrates, cible clairement les différents volets de confrontation entre Washington et Pékin, aussi bien économiques, humanitaires que diplomatiques et propose des plan d’action aux autorités politiques américaines. Le sénateur démocrate Bob Menendez, président de la Commission en charge de la rédaction du Strategic Competition Act, a voulu effectuer « une tentative sans précédent de mobiliser tous les outils stratégiques, économiques et diplomatiques des États-Unis pour une stratégie indo-pacifique qui permettra à notre pays de réellement faire face aux défis que présente la Chine pour notre sécurité nationale et économique».

L’une des propositions aurait pour objectif de contrer les progrès chinois dans le développement de ses technologies à usage militaire en créant une coopération et une coordination entre les Etats-Unis et leurs alliés en renforçant les normes et les sanctions contre le transfert de technologies vers la Chine. Parmi les secteurs visés, on trouve la volonté de partager des informations sur "les rapports sur les missiles balistiques, hypersoniques et de croisière, les forces conventionnelles, le nucléaire, l'espace, le cyberespace et d'autres domaines stratégiques chinois".

Pour s’assurer d’une réelle collaboration de ses alliés, le Sénat propose de créer une agence dédiée, similaire au Comité de coordination pour le contrôle multilatéral des exportations (COCOM), créé après la fin de la guerre froide pour limiter le transfert de technologies militaires vers l'ex-Union soviétique. Dès lors, une agence similaire serait créée, ciblant cette fois-ci la Chine.

Cette démarche s'inscrit dans un cadre plus large. Dans ses derniers mois de mandat, Donald Trump a mis en place une nouvelle "Military End User List" (MEU) via le Bureau of Industry and Security (BIS), qui met en place un contrôle des exportations de certains secteurs à des fins militaires, visant la Chine, la Russie et le Venezuela. Cette nouvelle proposition prolongerait donc cette initiative, en y trouvant des alliés, et en pointant du doigt exclusivement la Chine.

Par ailleurs, le 3 juin 2021, le président Biden a signé l'ordre exécutif intitulé "Addressing the Threat from Securities Investments that Finance Certain Company of the People's Republic of Chinaintroduit par l'Office of Foreign Assets Control (OFAC) du département du Trésor. Cette mesure introduit de nouvelles sanctions à l'encontre des entreprises chinoises qui ne peuvent désormais plus être financées par des fonds américains, car ces entreprises sont liées à l'armée chinoise. Des entreprises telles que AVIC, China Electronics Technology Group Corporation (CETC), China Railway Construction Corporation (CRCC), Huawei, China Mobile Communications Group, ou encore China General Nuclear Power Corp ont pu être ciblées. Dès lors, ces sanctions pourront être renforcées et impliquer les fonds des pays ayant rejoint la future alliance américaine contre la progression militaire chinoise.

 

La recherche de partenaires pour un nouvel “endiguement”

Ces propositions visent principalement les États membres de l'UE et les membres de l'OTAN, et le rapport recommande un rééquilibrage des positions américaines dans l'UE pour les aligner sur les objectifs américains.

Les États-Unis peuvent déjà trouver comme allié le Royaume-Uni, qui au-delà de sa position sur Huawei, est généralement d'accord avec Washington sur ce type de questions. Dans un rapport publié le 14 février 2021, la commission parlementaire de la défense s'inquiète de la forte présence chinoise dans la chaîne d'approvisionnement des entreprises de défense britanniques, notamment dans le secteur aéronautique avec le cas symbolique de Tewkesbury, qui équipe les F-35 de Lockheed Martin. De même, le rapport identifie que le ministère de la Défense doit désormais restreindre l'achat d'équipements chinois, et qu'une législation doit entrer en vigueur pour préserver l'indépendance britannique dans les domaines énergétique, commercial et industriel.

D’autres partenaires ne seront également pas difficiles à convaincre. Tout d’abord, l’Australie, partenaire clé en Indopacifique, avec qui les Etats-Unis et le Royaume-Uni forme l’AUKUS, nouvelle union qui prévoit l’accès à un échange d’informations et de savoir-faire dans des domaines technologiques clés, tels que l’intelligence artificielle, le cyber, les sous-marins et les capacités de frappe à longue distance. A cela s’ajoutent la Nouvelle-Zélande et le Canada, membres du réseau Five Eyes, qui forment avec ses homologues américain, britannique et australien un réseau de partage de renseignement.

D’autres pays seront ciblés du fait de leur position stratégique et leur accointance avec Washington, en particulièrement le Japon et l’Inde, déjà membres de l’alliance quadrilatérale, plus connue sous le nom de « The Quad », et qui se préoccupent grandement de la montée en puissance de leur voisin chinois.

Concernant l’Union Européenne, elle sera sûrement ciblée par Washington, mais cette fois-ci l’aval des Européens ne sera pas garanti, à l’heure d’une crise de confiance envers l’alliance transatlantique. A la suite de l’annulation du « contrat du siècle » de Naval Group, la France, plus vieil allié de l’Oncle Sam, n’a pas mâché ses mots concernant l’état de leurs relations avec les Etats-Unis. « Il y a eu mensonge, il y a eu duplicité, il y a eu rupture majeure de confiance, il y a eu mépris donc ça ne va pas entre nous", a déclaré le ministre des affaires étrangères et européennes Jean-Yves Le Drian sur le plateau de France 2. Au-delà des mots, l’ambassadeur français à Washington a été rappelé en France, une première en 250 ans de relations. Face à cet affront dont a fait face la France, les autres Etats-membres ont mollement soutenu leur homologue français. Cette timide réaction laisse planer le doute sur l’aval ou non des Etats-membres européens, entre atlantisme généralement partagé et forts liens commerciaux avec la Chine.

 

La guerre commerciale avec la Chine se poursuit donc sous le mandat de Biden, notamment aidée par un consensus bipartisan. Le Strategic Competition Act n'en est qu'à un stade préliminaire, mais a de bonnes chances d'être adopté. Cela mesure législative marquera un point de basculement central dans la politique américaine à l'égard de la Chine, car les États-Unis chercheront désormais à faire entrer cette concurrence dans le domaine du droit international, les autres pays devant choisir leur camp.

Si la situation se dégrade avec la Chine, on peut prédire que les secteurs mis en œuvre par ces nouvelles lois pourraient être plus larges, y compris les secteurs non militaires. Dans le Strategic Competition Act sont ciblés des secteurs clés, que le Sénat souhaite l’objet de standards internationaux, à l’avantage des Washington. A l’instar de l’AUKUS, on y retrouve entre autres l’intelligence artificielle, les technologies 5G et 6G, les semi-conducteurs, la biotechnologie, l’ordinateur quantique, les technologies de surveillance, ou encore les câbles de fibre optique.  Autant de secteurs pouvant être ciblés par Washington à moyen et long terme dans la stratégie d’export control visant à limiter la puissance de la Chine.

Thibault Menut

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