Analyse

OPEP et augmentation de la production : l'Arabie saoudite s'oppose aux États-Unis

Le 1 décembre 2021 par Nine d'Halluin
Credits: Rupak De Chowdhuri / REUTERS

Lors d’une réunion début novembre, le ministre saoudien de l'énergie, Abdelaziz bin Salman Al Saud (AbS) a annoncé que l'OPEP+ résisterait à la pression des États-Unis pour pomper davantage et n'augmenterait sa production que de 400 000 barils par mois, comme convenu lors de l’accord OPEP+ en juillet 2021. Cette réticence saoudienne soulève la question de ce que les États-Unis offrent à l’Arabie Saoudite en retour de leur éventuelle aide ponctuelle.

Dans la suite de la réticence saoudienne à augmenter la production malgré les demandes de la Maison Blanche, l’OPEP a annoncé jeudi qu’elle limiterait la hausse de sa production à 400 000 barils par jour en décembre. Malgré l'insistance des pays consommateurs qui appelaient à un geste plus important pour tempérer la hausse des prix, les vingt-trois producteurs ont choisi de ne pas s'écarter de leur objectif annoncé en juillet 2021. Cela a été perçu "comme une déception par les États-Unis, qui demandent une augmentation plus proche de 600 000 barils par jour", selon Ann-Louise Hittle, analyste de Wood Mackenzie.

Le gouvernement américain a donc annoncé mardi dernier qu'il allait libérer 50 millions de barils de pétrole de ses "réserves stratégiques" pour faire face à la hausse du prix de l'essence qui affecte le porte-monnaie de ses citoyens. Il s'agit d'une action concertée qui ne se limite pas aux États-Unis. Le gouvernement de Joe Biden a réussi à persuader d'autres grandes puissances économiques comme la Chine, le Japon, le Royaume-Uni, l'Inde et la Corée du Sud de libérer également une partie de leurs réserves stratégiques et de contribuer ainsi à augmenter l'offre sur le marché pétrolier.

Au cours des 18 derniers mois, le flux de pétrole a été limité par les effets d'un accord entre les pays de l'OPEP et d'autres grands producteurs, comme la Russie, qui ont cherché à garder le marché sous contrôle afin de soutenir les prix. Les États-Unis ont tenté, en vain, de convaincre les membres de l'OPEP d’accélérer l’augmentation de l’offre de pétrole pour faire face à la reprise de la consommation mondiale suite à la crise de la pandémie, mais ces producteurs ont opté pour une augmentation plus graduelle et limitée. Le fait que la Maison Blanche décide maintenant de recourir aux réserves stratégiques pour faire face à ce type de situation est une mesure sans précédent qui, en outre, pourrait générer des tensions avec les pays de l'OPEP, dont l’Arabie Saoudite. 

Le 4 novembre dernier, le ministre saoudien, AbS, a expliqué que, suite à une demande mondiale qui diminuait, les stocks commenceraient à se remplir en décembre et au premier trimestre de 2022. Le marché trouverait donc un équilibre naturel pour servir les intérêts des producteurs et des consommateurs. AbS a également précisé qu'augmenter la production dans une période économiquement instable, particulièrement suite à la propagation du variant de la COVID-19 qui continue à menacer la croissance, serait un risque énorme pour le marché.

Le fait que l'Arabie Saoudite et l'OPEP s'en tiennent ainsi à leur position irrite non seulement l'administration Biden, mais ont donné aux États-Unis des raisons de débloquer sa réserve stratégique de pétrole, annoncée par Joe Biden le 23 novembre. L’Arabie Saoudite, et plus particulièrement le prince héritier Mohammed bin Salman (MbS), ont rejeté l'occasion parfaite de rendre un service aux États-Unis et de mettre de côté certaines des différences qui les séparent notamment depuis l'absence de réaction américaine au bombardement des sites pétroliers Saoudiens par l'Iran et sur la poursuite de la guerre au Yémen.

Ce refus de coopérer s’installe dans un contexte dans lequel l’Arabie Saoudite subit non seulement une pression américaine croissante pour réagir à la hausse des prix à la pompe mais aussi dans le contexte de la COP26, où les États producteurs de pétrole et les grandes entreprises du secteur de l’énergie se montrent réticents à réduire les tensions sur les prix.  Les véritables facteurs qui ont conduit à ce refus sont jugés contestables pour certains mais soulèvent aussi la question de ce que les États-Unis offrent en retour à l’Arabie Saoudite si sa protection militaire historique devient aléatoire.

Par ailleurs, l’OPEP+ rencontre des difficultés à atteindre ses objectifs collectifs conformément à l'accord de juillet. Le Nigeria et l'Angola, après des années de sous-investissement, de querelles politiques internes, de déclin des gisements et de retards persistants dans les mises à niveau et réparations indispensables des installations, ne sont pas en mesure de respecter leurs allocations. De son côté, le Koweït, l'un des remparts de l'OPEP, a du mal à respecter sa propre allocation. Bien qu'il ait augmenté sa production en octobre et presque atteint la barre des 2,51 mb/j, il lui sera difficile d'y parvenir dans les mois à venir. Compte tenu de ces défis en matière de production, il n'est pas surprenant que l'OPEP+ ait décidé de s'en tenir au plan, même si, il y a quelques mois à peine, les Émirats arabes unis auraient demandé à absorber des allocations supplémentaires.

Riyad a démontré en juillet qu'il ne tolérerait pas une opposition au sein même de l'OPEP et qu'il utiliserait son pouvoir et son influence régionale pour maintenir l'organisation dans le droit chemin et l'aligner sur les membres de l'OPEP+, en particulier la Russie, le Mexique et Oman.

Bien que les raisons de la décision de l'OPEP+ de rester sur ses positions soient largement rationnelles et économiques, elles cachent également les calculs politiques propres à l'Arabie Saoudite vis-à-vis des États-Unis.

Il est encore trop tôt pour conclure que nous assistons à une recomposition structurelle de la stratégie de l'OPEP dont les membres de la péninsule arabique, sous l'influence de l'Arabie Saoudite, semblent vouloir exprimer une autonomie nouvelle. Cela se traduit par une prise de décision en dépit de l’allié traditionnel américain dans la conduite de leurs intérêts, dans un monde devenant plus complexe et multipolaire, tendance qui pourrait bien se confirmer en 2022.

 

Nine d’Halluin

 

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