Analyse

Quand la Chine concurrence les États-Unis : allons-nous vers un déclassement du modèle industriel de la défense américaine ?

Le 21 janvier 2022 par Portail de l'IE

Depuis quelques années, la Chine enchaîne les annonces et les tests de technologies militaires : missile hypersonique, avion de 5ᵉ génération (J-35), chasseur furtif lourd (J-20), drone furtif ou encore l’augmentation considérable du nombre de navires de la marine chinoise. Retour sur les enjeux des industries militaires chinoises, qui talonneraient les États-Unis.

Si ces révélations inquiètent et impressionnent, elles remettent surtout en question le modèle industriel de la défense américaine. La Chine a largement haussé le niveau de ses technologies militaires, au point de rivaliser avec celles de l’armée américaine. Au regard de cette montée en puissance, les États-Unis sont-ils à l’aube d’un déclassement de la puissance de leur industrie militaire ? 

 

Le complexe militaro-industriel américain

Le concept de « complexe militaro-industriel » a été popularisé par Eisenhower en 1961 et fait référence à une structure économique et politique mêlant les industriels de la défense aux élites politiques et militaires. Durant la guerre froide, l’industrie de la défense américaine s’est construite sur ce modèle économique. Il offrait un budget conséquent à la défense et permettait aux industries de se développer grâce au marché intérieur. À la fin des années 1980, la guerre froide a laissé place à la mondialisation et les USA ont baissé leurs budgets militaires pour faire place aux dividendes de la paix. Afin de conserver un atout industriel majeur, les États-Unis ont privatisé les industries militaires et intensifié les exportations d’armements. Couplée à des fusions-acquisitions, cette stratégie a eu pour effet de concentrer les industries de ce secteur.

Tableau des principales entreprises américaines du secteur de la défense (USA)

Entreprises

Activités

Lockheed Martin

Aéronautique, spatial, terrestre, maritime et systèmes électroniques.

Boeing

Aéronautique

Northrop Grumman

Aéronautique

General Dynamics

Véhicules terrestres et navals 

Raytheon 

Systèmes d’armes terrestres et aériens 

Huntington Ingalls Industries

Naval 

 

Aujourd’hui, la BITD (Base industrielle et technologique de défense) américaine est construite autour de géants industriels tels que : Lockheed Martin, Boeing, Northrop Grumman, Raytheon et General Dynamics. Les États-Unis ont l’une des plus puissantes bases industrielles de défense au monde, un secteur qui engendrait un chiffre d'affaires de 929 milliards de dollars en 2018. Ces géants disposent d’un marché domestique conséquent, avec un budget militaire de 778 milliards de dollars en 2020. Bien que la fin de la guerre froide ait eu pour conséquence une baisse considérable du budget militaire de l’Oncle Sam, la guerre contre le terrorisme et surtout la crainte d’une confrontation avec la Chine ont provoqué une relance significative des dépenses militaires américaines.  

Enfin, les États-Unis occupent la première place dans le classement des pays exportateurs d’armes au monde. En 2019, les entreprises de la BITD américaine ont exporté 55,4 milliards de dollars d’équipements militaires. Les Américains doivent ce succès à différents facteurs. Tout d’abord, le modèle militaire américain et les alliances militaro-politiques (par exemple l’OTAN) facilitent le transfert de certains équipements ou technologies américaines. Afin de favoriser la coopération militaire, les pays alliés se calquent sur le modèle militaire américain en achetant leurs équipements. C’est le cas par exemple des avions de 5ᵉ génération dont font partie les F-35. Les achats d’armements américains sont également facilités par les nombreux programmes d’aides finançant des armées étrangères, qui s’équipent avec du Made In USA. Enfin, les entreprises américaines bénéficient également d’un soutien politique fort. C’est dans ce contexte favorable que la politique d’aide aux exportations américaines peut se montrer très agressive, comme l'a démontré le projet Aukus. L’administration américaine dispose de moyens politiques, économiques et juridiques, comme la réglementation ITAR (International Traffic in Arms Regulations) pour faciliter ou imposer les exportations d’armements américains au détriment de la concurrence internationale.    

Bien que cette BITD dispose d’un potentiel économique et technologique indiscutable, il faut également compter certains échecs, dont le plus récent reste le F-35. Cet avion a en effet engendré des coûts de conception gigantesques (1 700 milliards de dollars) pour des résultats très critiqués. 

 

L’industrie militaire chinoise 

À partir de la deuxième moitié du 20ᵉ siècle, Mao Zedong a reconstruit une industrie militaire chinoise en se basant sur les armes de conceptions soviétiques. Le Parti communiste chinois (PCC) souhaite fournir en équipement son armée de façon autonome. Jusqu’à la fin de la guerre froide, le PCC s’est doté d’un secteur industriel certes important, mais obsolète. Face à ce constat, à la fin des années 1980, l’État chinois a réformé son industrie militaire en incitant les entreprises du secteur de la défense à produire des technologies duales (civile et militaire). Cette stratégie économique a facilité les transferts de technologies étrangères vers des entreprises appartenant au secteur de la défense chinois. La production duale a également permis le développement économique de ces entreprises. Au cours des années 1990, la Chine cherche de nouveaux partenaires économiques pour faciliter les transferts de technologies ou d’équipements militaires depuis Israël ou la Russie par exemple). Enfin, elle investit lourdement dans son industrie militaire pour rattraper son retard technologique et consolider ses atouts stratégiques.  

À partir des années 2000, renforcée par ses investissements, la Chine a construit et réorganisé son industrie militaire avec une dizaine de consortiums différents (Voir tableau ci-dessous). Cette construction a plusieurs objectifs : elle vise tout d’abord à centrer les activités et les spécialités par consortium, réduire la concurrence entre les grands groupes,  optimiser l’allocation des besoins en R&D et focaliser les spécialités de chaque entité sur des grands programmes. Toute cette construction industrielle reste duale pour que le secteur de la défense puisse utiliser les innovations et les transferts de technologies civiles. Enfin, cette industrie est contrôlée par l’État pour donner à l’APL (Armée Populaire de Libération) les capacités d’une armée moderne. Les objectifs de ce secteur sont attribués par la SACAS (State-Owned Assets Supervision and Control Commission).

Tableau des principaux consortiums militaire chinois

Consortiums 

Activités

Aviation Industry of China (AVIC)

Aéronautique (avions de chasse, hélicoptères, bombardiers, gros porteurs)

China Aerospace Science and Industry Corporation (CASIC)

Armement (missiles)

China Aerospace Science and Technology Corporation (CASC)

Spatial (satellites, lanceurs, électronique, communication)

China Electronics Technology Group Corporation (CETC)

Systèmes militaires (radar, électronique, optiques)

China National Engineering and Construction Corporation (CNEC)

Nucléaire

China National Nuclear Corporation

(CNNC)

Nucléaire militaire

China North Industries Corporation

(NORINCO)

Automobile (tanks, véhicules blindés, artillerie)

China South Industries Group

Corporation (CSG)

Automobile et munition (véhicules de transport)

China Shipbuilding Industry

Corporation (CSIC)

Naval (frégates et navires légers)

China State Shipbuilding Corporation

(CSSC)

Naval (sous-marins, destroyers, porte-avions)

En 2020, le SIPRI (Institut international de recherche sur la paix de Stockholm) annonçait que la Chine était devenue le deuxième plus grand pays producteur d’armement au monde. Les exportations d’armement chinois ont également augmenté depuis plusieurs années, soit une hausse de 88 % entre 2011 et 2015. Bien que les chiffres de la production militaire chinoise soient difficiles à collecter, nous assistons à un accroissement considérable de ressources militaire chinoises. Cette politique industrielle entre dans une stratégie de politique internationale plus globale amorcée par Xi Jinping. Elle vise à donner les moyens aux ambitions internationales de la Chine. Cette dernière a récemment montré qu’elle disposait d’une réelle compétence technique en défense. C’est notamment le cas avec l’augmentation de sa flotte militaire, mais aussi avec les avancées technologiques en matière d’armes de destruction massive.   

 

Les enjeux d’un secteur ultra compétitif  

Le système industriel chinois est capable de rattraper, voire dépasser technologiquement les industries américaines. Au fur et à mesure de leur développement, les entreprises chinoises multiplient les investissements en R&D et démontrent leur capacité à fournir des technologies militaires pouvant rivaliser avec les technologies américaines. Sur un plan stratégique, cela signifie que les capacités des industriels chinois remettent en question la plus-value du modèle militaire américain.  

D’abord il y a une compétition dans la production d’équipements et technologies militaires importants comme les avions, les porte-avions ou encore les drones. Le modèle industriel chinois inquiète les occidentaux dans sa capacité de production et le niveau de ses technologies. Sur ce dernier point, la compétition est rude et les entreprises chinoises n’hésitent pas à copier les technologies américaines en des temps records. C’est le cas par exemple du drone chinois FH 97 (produit par CASC) qui ressemble étrangement au drone XQ-98A Valkyrie (produit par Kratos).

Il y a également une très forte concurrence entre les deux superpuissances concernant les technologies hautement stratégiques. Il s’agit surtout de la construction de missiles hypersonique. Ces armes seraient capables de déstabiliser complètement la défense antimissile des armées modernes. La Chine aurait récemment réussi le test d’un de ces missiles cet été. Les États-Unis disposent eux aussi d’un programme pour le développement des missiles hypersoniques. Néanmoins, celui-ci n’aboutit pas encore à des résultats probants. Malgré la multiplication des tests, le programme de planeur hypersonique américain du nom de ARRW (Air Launched Rapid Response Weapon) peine à se développer. Cela serait dû à l’intensification des essais imposés par un calendrier court visant à développer une technologie extrêmement complexe en peu de temps.

Il s’agit d’un secteur extrêmement sensible et qui déterminera la puissance dominante dans les années à venir. Par conséquent, la concurrence entre les deux géants est exacerbée par une guerre économique. Car en plus de copier les technologies militaires, la Chine tente également de s’attaquer à l’industrie militaire américaine. Dans l’optique de ralentir la production de programmes militaire comme le F35, la Chine menace régulièrement de bloquer les exportations de terres rares. De son côté, le géant américain n’hésite pas non plus à attaquer les industriels militaires chinois, en limitant les transferts et exportations de technologies vers la Chine, à l’instar des semi-conducteurs.

 

Conclusion 

Les États-Unis ont peut-être largement sous-estimé les capacités et surtout la volonté hégémonique de la Chine. Se pensant indétrônable, les Américains ont perdu du temps dans le développement de technologies militaires innovantes. Durant des décennies, ils n’ont pas optimisé leurs investissements et leur temps. 

Mais alors, est-ce que l’industrie chinoise pourrait détrôner l’industrie militaire américaine ? Pour l’instant, il n’en est pas question. Tout d’abord, les chiffres concernant les industries chinoises sont difficiles à vérifier. De plus, bien que la Chine exporte de plus en plus, ces armes sont essentiellement destinées au marché intérieur chinois. Or, les États-Unis restent le premier exportateur et disposent du plus gros budget militaire au monde. De plus, les retours d’expérience sur les réelles capacités des technologies militaires chinoises sont peu nombreux. Par conséquent, le modèle économique américain est encore dominant mais les avancées chinoises prouvent que Pékin prépare son armée à grande vitesse.

 

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