Analyse

[JdR] Entre crise migratoire et tentative de déstabilisation, quels facteurs de risques à prendre en compte pour l’UE en Biélorussie ?

Le 3 février 2022 par Pierre Parant

Le conflit ouvert entre la Biélorussie (souvent nommée « la dernière dictature d’Europe ») et l’Union Européenne débuté en juillet 2021 s’apparente au duel entre David contre Goliath. La crise migratoire se jouant sur place augmente la tension des échanges entre ces États. Depuis sept mois, les autorités polonaise et biélorusse sont engagées dans un bras de fer qui fait resurgir de nombreux autres enjeux.

Dans l’histoire récente, la Biélorussie est un pays indépendant depuis peu. En effet, c’est lors de l’effondrement de l’URSS et du subséquent découpage des anciennes républiques soviétiques que la Biélorussie voit le jour en 1991. Les liens avec Moscou restent cependant très visibles et permettent à l’économie biélorusse de survivre, la République Fédérale de Russie considérant la Biélorussie comme étant dans son aire d’influence. Selon certains experts, la part des investissements russes représente plus de 15 % du produit intérieur brut du pays et plus de 60 % des importations biélorusses viennent directement de Russie avec qui elle partage de 900 km de frontière.

Cette proximité avec Moscou permet de mieux comprendre les réels enjeux de la crise migratoire de 2021. Le point de départ de ce conflit est la décision de l’Union Européenne en mai 2021 de raffermir ses sanctions à l’égard de la Biélorussie, auxquelles viendront s’ajouter les mesures restrictives prises par les États-Unis en août 2021 fermant un peu plus le pays au reste du monde.

C’est à la suite de ces sanctions qu’une crise migratoire concernant plusieurs milliers de migrants a été orchestrée par le président Loukachenko. En effet, celui-ci a mis en place la création d’un visa pour les ressortissants étrangers provenant notamment de l’Irak ou encore de la Syrie et a organisé des ponts aériens au départ de la Syrie, de l’Irak, de la Turquie, des Émirats arabes unis ainsi que de la Russie elle-même. Les migrants étaient ensuite transportés via un service de bus vers la frontière polonaise afin de faire pression sur cet État limitrophe. 

Depuis le début de la crise, l’État polonais et l’État biélorusse se font face via le déploiement de plusieurs milliers de militaires de chaque côté de la frontière ayant pour zone tampon la forêt de Bialowieza où sont concentrés les migrants depuis plusieurs mois dans des conditions alarmantes (pas d’eau potable, rationnement de la nourriture, froid, maladie, etc.).

Les risques liés à cette opération de la Biélorussie dépassent les frontières polonaises et menacent directement la stabilité de l’Union Européenne. En effet, cette « guerre hybride » d’un genre nouveau se servant des populations migrantes comme d’une arme de négociation met en lumière de nouveaux enjeux. À la lumière de ces nouveaux rapports de forces les États européens sont poussés à repenser leurs stratégies migratoires, le choix de la Pologne a été de créer un mur long de plus de 185 km soit l’équivalent de la moitié de sa frontière avec l'État biélorusse. Ce mur, qui trouve écho à certains faits historiques récents, permettra à l’État polonais de barricader sa frontière afin d’anticiper de nouveaux risques de ce type. Symboliquement, il marque également une fermeture face aux ambitions russes.

Cependant, la création de ce mur, le vote d’une loi « de refoulement », l’interdiction de l’intervention de Frontex, l’interdiction aux journalistes, humanitaires et à l’ONU de pénétrer cette zone tampon poussent l’opinion publique ainsi que l’Union européenne à s’alarmer sur la position du pays. Cette situation dégrade encore aujourd’hui les relations entre la Pologne et l’UE, qui adopte désormais une position plus ferme sur les actions polonaises. L’UE accuse le coup et considère que la Pologne a usé d’opportunisme politique afin de montrer à sa population sa souveraineté quant à la circulation migratoire sur son sol. En effet, le parti souverainiste et conservateur (appelé « Droit et justice ») au pouvoir a pour fer de lance l’autonomie de son pays.

Ces enjeux militaires et politiques s’accompagnent de risques économiques importants relatifs à la protection des frontières de l’Union Européenne. En effet, de nombreux pays européens choisissent de fermer leurs frontières par leurs propres moyens afin de se prémunir contre les vagues migratoires à venir dans les prochaines années. Ces investissements s’élevant  plusieurs millions d’euros (mur de Ceuta, mur Hongrois fermant la route des Balkans et dorénavant le mur polonais) représentent une mesure courtermiste en réponse au manque de solutions apportées par Bruxelles aux pays membres. En effet, les investissements européens se concentrent surtout autour de l’Agence européenne de gardes-frontières et de gardes-côtes, aussi appelée Frontex. Entre 2015 et 2020 celle-ci a vu son budget annuel passer de 93 millions d’euros à plus de 460 millions d’euros. Cette augmentation des fonds alloués alliée à l’augmentation des investissements de la Banque Européenne d’Investissement (BEI) dans les pays d’où sont originaires les vagues migratoires ont pour souche la volonté de certains pays de l’Union de fermer leurs frontières. Ces désaccords entre les pays membres sont révélateurs de plusieurs choses, comme la division au sein même de l’Union européenne sur ce sujet ainsi que la montée en puissance de certains partis souverainistes (Italie, Pologne, Belgique, Hongrie, etc.).

Les États à ce sujet sont à fleur de peau et font craindre un effondrement de l’alliance au sein de l’Union Européenne. La République Fédérale de Russie l’a compris et s’allie d’un côté à la Biélorussie et de l’autre à la Turquie afin de déstabiliser l’UE sur ces sujets sensibles. Cette « guerre hybride » d’un genre nouveau pousse les États membres à réfléchir aux mesures à prendre afin de s’en prémunir et à maintenir une ligne directrice commune sur les politiques migratoires qui risquent de s’intensifier ces prochaines années. 

 

Pierre Parant

 

Pour aller plus loin :

 

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