Analyse

La France est-elle armée face aux guerres informationnelles ? Les exemples des influences russe et chinoise

Le 9 mars 2022 par Jérémy McCalla

La montée en puissance de l’infoguerre confronte la France à une menace de déstabilisation de plus en plus présente de la part d’autres puissances. Les offensives de la Russie et de la Chine, particulièrement habiles dans ce domaine, à l’égard de l’opinion publique française nécessitent pour la France de consacrer des moyens à la hauteur des enjeux qui l’attendent pour affirmer sa capacité à faire front sur le champ de bataille de l’information.

Des stratégies au service des ambitions russes et chinoises

Si les opérations d’influence russes et chinoises partagent le même but de diffuser un discours alternatif face à des enjeux géopolitiques majeurs (crises ukrainienne et syrienne pour la Russie ;  volontés hégémoniques de la Chine en Asie et sa réponse face à la crise de la Covid), elles reposent chacune sur un dispositif spécifique. Les appareils médiatiques (Sputnik News, China Central Television, etc.), étatiques chinois et russes sont des piliers importants de la guerre informationnelle mais loin d’être les seules entités impliquées dans les opérations d’influence de ces deux pays. En Russie, les « usines à trolls » ont une position centrale dans le dispositif de lutte informationnelle nationale. Bien que le gouvernement russe ait nié à de multiples reprises leur existence, il y a aujourd’hui peu de doutes sur le fait que ces dernières soient un pion majeur de l’échiquier informationnel russe qui mènent un travail de sape permanent auprès de l’opinion française (et internationale) afin de présenter la Russie sous un jour favorable. À ce sujet, viennent notamment à l’esprit les opérations de désinformation des sociétés de sécurité privées russes, notamment Wagner, au Mali : la diffusion d’une courte vidéo sur les réseaux sociaux en janvier dernier avait souligné le  « succès » des opérations russo-maliennes dans la lutte antiterroriste dans le nord du pays, libéré aux « deux tiers » selon ces faux comptes, avant d’évoquer en comparaison la durée de la guerre menée par la France dans le pays comme preuve de l’échec de ses opérations. 

Si ces trolls et faux comptes sont mobilisés dans le prolongement de la lutte d’influence franco-russe en Afrique, la désinformation russe va même jusqu’à s’immiscer dans les affaires les plus sensibles de la vie politique française : les Macron leaks et les fausses informations relayées sur la vie privée du candidat d’En Marche ! ont démontré l’implication probable d’acteurs liés à l’État russe dans le piratage des emails de l’entourage d’Emmanuel Macron. La reprise de ces informations dans une campagne de presse de Sputnik et légitimées par certains députés français pour nuire à la candidature d’Emmanuel Macron ont montré l’implication d’acteurs russes dans cette opération, bien qu’aucune preuve n’ait pu démontrer le lien entre les attaquants et le Kremlin. 

Si l’identification des acteurs derrière ces opérations cyber ne permet pas systématiquement de prouver leurs liens avec l’État russe, une chose est sûre : le pouvoir russe a cherché à bénéficier des opérations destinées à nuire aux candidats susceptibles d’être plus critiques vis-à-vis de Moscou et de favoriser leurs opposants aux sympathies pro-russes. La crise des Gilets Jaunes est un autre moment de tensions paroxystique où un mécanisme similaire a pu être observé : la diffusion massive de fausses informations partagées par des comptes russes ou pro-russes visaient à amplifier l’hostilité de la population contre le gouvernement français. Une constante de la stratégie informationnelle russe semble alors être de s’appuyer sur des acteurs en apparence non liés à l’État russe, celui-ci niant systématiquement son implication dans ces opérations d’influence, afin d’influer sur l’opinion française. 

La stratégie chinoise, si elle mobilise certains outils similaires, repose globalement sur des mécanismes et un dispositif différents de celui de la Russie. D’après un rapport de l’IRSEM, celle-ci sert deux objectifs distincts et complémentaires qui sont de « séduire et subjuguer les publics étrangers » et « infiltrer et contraindre. » Les opérations d’influence chinoises s’inscrivent alors dans ce cadre stratégique, à travers un mélange d’opérations d’influence « douce » et des actions de communication agressives. Sur ce dernier point, les dirigeants et représentants du Parti communiste chinois, en Chine comme à l’étranger, ont notamment un rôle primordial dans la stratégie informationnelle de leur pays. Fidèles à la diplomatie des « loups guerriers », leurs prises de parole se caractérisent par un discours agressif face à toute remise en cause du discours officiel chinois. 

Cette posture s’est vérifiée à de nombreuses reprises, via notamment la déclaration hostile de l’ambassadeur chinois en France à l’égard du chercheur de la Fondation pour la Recherche Stratégique Antoine Bondaz après que celui-ci ait dénoncé les pressions exercées par l’ambassade chinoise sur le groupe d’échanges France-Taïwan du Sénat; ou encore via la tribune publiée par l’ambassade de Chine accusant le personnel des EHPAD français d’avoir abandonné leur poste au début de la pandémie en avril 2020. Des déclarations qui ont poussé le Ministère des Affaires étrangères et son représentant Jean-Yves Le Drian à intervenir pour défendre l’intégrité des chercheurs et soignants français. Si ces ingérences n’ont de toute évidence pas emporté l’adhésion de l’opinion française, il reste que la remise en cause de l’intégrité de ses élites académiques et de ses soignants peut potentiellement avoir des répercussions sur l’image de la France et de ses élites à l’international et porter atteinte à la crédibilité de leur action auprès de citoyens qui adhéreraient à ce type de discours.   

Les prises de parole des officiels chinois ne représentent toutefois qu’un aspect de la stratégie informationnelle chinoise parmi d’autres. La Chine mobilise d’autres outils de guerre informationnelle pour atteindre l’opinion publique : Pékin s’appuie sur un appareil médiatique et technologique impressionnant, comme montré par l’existence de la  base 311, une organisation nébuleuse qui regroupe des plateformes, structures civiles et médias affiliés à l’Armée populaire de libération pour relayer le récit chinois à l’étranger. Parmi ces structures, les médias Voice of the Strait ou la China Huayi Broadcasting Corporation servent de façades civiles de la propagande de l’armée chinoise auprès des populations étrangères, notamment celles de Taïwan. Outre ce dispositif, le rôle des applications et outils technologiques chinois telles que Weibo ou l’application TikTok a été pointé du doigt après avoir été accusé de promouvoir ou censurer des contenus pouvant favoriser ou heurter les intérêts de Pékin. 

Les leviers que sont l’utilisation de médias de masse, en passant par la diplomatie publique, l’utilisation de faux comptes sur les réseaux sociaux et l’exploitation de plateformes numériques rattachés à des entités chinoises font partie intégrante de la stratégie chinoise.  Si certains aspects de la guerre informationnelle de Pékin recoupent les méthodes russes, la Chine a l’avantage d’être une puissance économique, numérique, et démographique (par la taille de son armée et l’étendue de sa diaspora à l’étranger) supérieure à la Russie et peut donc de mettre en œuvre des moyens plus importants et toucher une audience plus large que celle de Moscou. 


Une offensive systématique auprès de l’opinion française  

Les acteurs des guerres informationnelles russes et chinoises mènent désormais leurs opérations depuis un certain temps auprès de l’opinion publique française, un terreau rendu fertile à la désinformation par une méfiance croissante à l’égard des médias et des dirigeants politiques. Si les objectifs et les moyens mis en œuvre pour ces opérations ne sont pas tout à fait identiques, celles-ci se traduisent par la même volonté de promouvoir et susciter l’adhésion de la population française aux discours russe et chinois. 

Les manœuvres informationnelles de Pékin et du Kremlin présentent de multiples facettes, à commencer par leur ampleur. Pour prendre l’exemple russe, les « trolls » qui soutiennent et relaient le discours russe semblent désormais prendre systématiquement part aux conversations qui touchent la position ou les actions de la Russie sur l’échiquier géopolitique mondial. Une étude de l’Université de Cardiff a montré l’implication massive de ces trolls dans les sections commentaires de 16 médias européens en ligne, dont Le Figaro. Au-delà de ces actions de masse, l’influence russe et chinoise en France s’appuie également sur des acteurs et organes bien identifiés, notamment des personnalités politiques ou militantes, des think-tanks et associations. On peut notamment citer Philippe de Villiers ou le Réseau Voltaire pour la Russie, la maison d’édition La Route de la Soie et le think-tank The Bridge Tank pour la Chine. 

L’université française est un autre relai de choix de Pékin : un rapport parlementaire publié en octobre 2021 se penche sur l’emprise de plusieurs États, dont la Russie et la Chine, au sein des milieux universitaires français et constate l’influence prédominante de la Chine, argumentant qu’aucun autre pays ne « peut se targuer des moyens et de l’ampleur de la stratégie chinoise. » Parmi les déclinaisons de cette stratégie, le programme des « mille talents », ouvert initialement aux chercheurs de la diaspora sinophone avant de s’étendre aux chercheurs étrangers, « récompense » les chercheurs aux thèses pro-chinoises dans leurs travaux académiques avec la prise en charge de nombreux frais et de l’octroi d’une bourse pouvant aller jusqu’à 5 millions de yuans pour les universitaires qui intègrent le programme. Outre ces aides financières, les Instituts Confucius et leurs partenariats conclus avec les universités françaises sont un moyen pour Pékin de contrôler le discours vis-à-vis de la Chine dans la sphère académique. S'il est difficile d’évaluer la place réelle de ces instituts au sein de la stratégie chinoise, leurs partenariats avec les universités françaises comprennent le risque pour les chercheurs de s’autocensurer sur certains sujets relatifs à la politique de la Chine, comme évoqué par certains académiques qui interviennent sur des événements organisés avec ces structures. 

Cette offensive informationnelle dans les universités, à travers « la promotion d'un narratif officiel et l'instrumentalisation des sciences humaines et sociales », viserait ainsi à discréditer toute critique vis-à-vis des positions d’une puissance étrangère, en l’occurrence chinoise. Une pression exercée sur le monde académique qui suscite des craintes légitimes pour l’avenir de la liberté de pensée et l’intégrité scientifique dans le milieu universitaire. 

 

Que fait l’État français ? 

Plusieurs voix se sont élevées face aux offensives informationnelles citées plus haut pour doter la France des moyens nécessaires et faire face aux opérations de déstabilisation lancées par des acteurs russes et chinois. Les évolutions récentes montrent que l’État français a pris acte de cette guerre informationnelle et a adopté des mesures pour se prémunir de l’ingérence étrangère. Sur le plan législatif, la loi contre les fake news adoptée en 2018 marque un premier pas en ce sens, bien que ses limites aient été mises en évidence par certains spécialistes. 

La création de Viginum annoncée l’été dernier pour septembre 2021 démontre que l’État a pris au sérieux la menace informationnelle. Cette structure, placée sous l’égide du Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale, regroupe soixante personnes chargées de détecter les tentatives d’ingérence informationnelle venues de l’étranger et de les faire remonter aux pouvoirs publics. La diffusion d’un contre-discours n’est toutefois pas une prérogative de cette nouvelle agence dont le rôle se cantonne à la collecte et à l’analyse des informations. Cette initiative témoigne de la prise en compte de l’importance de cet enjeu au plus haut niveau de l’État, conscient de la menace posée par l’influence étrangère à l’approche des élections présidentielles. L’action de ce service est suivie par un comité d’éthique et scientifique chargé de veiller à la transparence du service et d’émettre des recommandations pour améliorer son fonctionnement. Certaines startups contribuent également à l’effort de guerre informationnel français : en collaboration avec le Ministère des Armées, la société Storyzy a conçu le projet Confirma (contre-argumentation contre les fausses informations) pour caractériser les opérations de désinformation et identifier les acteurs derrière celles-ci afin de proposer une contre-argumentation à ces tentatives d’ingérence. 

Si la création de ces structures et la mise en place d’initiatives pour détecter les ingérences étrangères dans le paysage informationnel français montre que l’État français a pris acte des opérations d’influence étrangères, plusieurs interrogations demeurent sur les objectifs concrets à poursuivre pour gagner la bataille de l’opinion : faut-il sensibiliser l’opinion française à ces guerres informationnelles ? Comment et que mettre en œuvre pour contrecarrer l’influence étrangère sur l’opinion française ? Ces actions ne risquent-elles pas d’être perçues comme des tentatives du gouvernement de délégitimer tout discours critique à son égard ? Autant de questions auxquelles devront répondre les décideurs politiques dans les prochains mois.

 

Jérémy McCalla
 

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