Analyse

Faut-il avoir peur d’In-Q-Tel, le fonds d’investissement de la CIA ? [Partie 2/2]

Le 16 mars 2022 par Gabriel Mouchès, Lucas Raymond

La France, classée 3ᵉ du « Top 100 Global Innovators » par Clarivate Analytics en 2019, attire de plus en plus d'investisseurs. Les fonds d'investissement étrangers y intensifient leurs activités, reconnaissant l’opportunité de ce marché qui constitue un terreau fertile pour l'innovation. Quelle est la stratégie de ces fonds et faut-il s’en méfier ?

L’objectif de la plupart de ces fonds est de réaliser des plus-values substantielles dans un délai relativement court, généralement compris entre 5 et 10 ans pour les fonds de private equity (PE ou capital-investissement) et moins de 5 ans pour les fonds de venture capital  (VC ou capital-risque).

Le VC étant une sous-catégorie de l’activité de PE, les deux activités ne ciblent pas les mêmes types d’entreprises. Les fonds de venture capital interviennent sur des secteurs à fort enjeu économique et stratégique (biotechnologie, défense, IA, mathématique). Ils concernent uniquement les opérations en fonds propres réalisées dans des startups innovantes en création à fort potentiel de croissance. L’activité de private equity opère dans tous les secteurs et s’adresse aux entreprises non-cotées déjà matures, sous-évaluées ou en difficulté, souhaitant se développer.

Cependant, certains géants industriels comme General Electric ou fonds comme In-Q-Tel poursuivent un objectif plus spécifique : s’approprier brevets et technologies. Pour atteindre cet objectif, ces fonds utilisent un schéma d’attaque particulier.

La première étape est d’intégrer le capital. Pour les VC, cette étape correspond à la phase d’amorçage (seed capital) ou à l’activité de  « start-up capital », c’est-à-dire l’intervention en capital pendant le premier développement commercial de l’entreprise. Certains fonds n’ont pas pour objectifs de revendre leurs titres mais de rapatrier les innovations technologiques sur le sol américain. Cela permet aux fonds et par extension aux États-Unis de se prépositionner comme leader sur des secteurs stratégiques tout en bénéficiant du savoir-faire de l’entreprise cible.

Pour les fonds de PE, l’intégration se fait généralement quand l’entreprise traverse des difficultés ou qu’elle souhaite se développer. Dans de rares cas, l’entreprise peut y être contrainte comme dans le cas d’Alstom.

La seconde étape consiste à nommer des administrateurs favorables à une plus grande ouverture de l’entreprise. La troisième étape prévoit un changement de gouvernance imposé, qui s’accomplit généralement avec le départ forcé des fondateurs. L’avant-dernière étape doit permettre la nomination d’un CEO américain. Enfin, la dernière est la prise de contrôle total, via un rachat utilisant un LBI ou LMBI (Leveraged Management Buy-In, permet aux investisseurs extérieurs d’apporter une nouvelle équipe de management) ou par la fusion de l’entreprise avec une société américaine.

Ce type de schéma est fréquent mais pas obligatoire, le fonds de private equity Carlyle Group étant devenu en 2018 actionnaire majoritaire de HGH Système Infrarouges sans changement dans le management. Le leader mondial des systèmes et technologies optroniques est aujourd’hui sous contrôle de Washington via le fonds Carlyle, autant connu pour ses liens étroits avec les renseignements américains que pour ses acquisitions stratégiques dans certains secteurs.

Depuis plusieurs années, la France a peu à peu pris conscience de cette problématique. Ainsi, le fonds stratégique d’investissement (FSI) est créé en 2008 pour devenir un « In-Q-Tel à la française ». L’objectif étant de disposer d’un bailleur de fonds, qui puisse épauler des start-up françaises travaillant dans des secteurs hautement stratégiques.

Intégré à BPIFrance en 2013, le FSI a pour objectif de « sécuriser le capital d’entreprises stratégiques », « soutenir le développement des PME prometteuses […] », et « intervenir pour développer ou aider temporairement des entreprises à fort potentiel ou des projets industriels novateurs et audacieux […] ». Il s’agit donc d’un fonds plutôt destiné à la défense des actifs français, qui couplé à l’article L151-3 du code monétaire et financier permet d’ériger un cadre réglementaire garantissant le contrôle des investissements directs  étrangers (IDE). Ce cadre impose une procédure d’autorisation préalable lorsque des investisseurs étrangers en France (IEF) décident d’intégrer le capital d’entreprise appartenant à l’une des activités énumérées du 8° au 12° de l'article R. 153-2 et à l'article R. 153-5 du code monétaire et financier.

Dans son arsenal, la France dispose également du fonds Lac d’Argent devant être doté d’une capacité de 10 milliards d’euros à terme. Ce fonds multisectoriel investit uniquement dans des sociétés françaises cotées qui ont vocation à se développer à l’international. L’un de ses objectifs est de « favoriser les opérations de fusions et acquisitions pour renforcer leurs positions sur les grands marchés internationaux » et de « s’impliquer dans la gouvernance des entreprises en recherchant un siège au conseil d’administration […] pour participer aux décisions stratégiques des entreprises ».  On peut également rajouter les initiatives des fonds BPIFrance Entreprises 1 et BPIFrance Entreprises 2. Lancés respectivement en 2020 et 2022, ces fonds permettent de favoriser l’investissement de particuliers dans un portefeuille d’environ 1500 entreprises, majoritairement françaises et non cotées. Le fonds BPIFrance Entreprises 2, au ticket d’entrée de 3000 euros -contre 5000 pour le premier- est doté de 100 millions d’euros.

Cependant, la crise sanitaire a ralenti ce projet. Le fonds Lac d’Argent peine à trouver du financement même s’il bénéficie de l’apport du fonds souverain Emirati Mubadala d’un milliard. Conscient du manque de financement des sociétés françaises, les pouvoirs publics encouragent les assureurs à jouer ce rôle de protecteur en assouplissant la réglementation des règles prudentielles (Solvabilité 2), ce qui permettrait d’encourager l’investissement.

La difficulté réside dans le fait de composer entre le besoin croissant de financement des entreprises et startups françaises et la protection que nécessitent ces dernières via un cadre réglementaire complexifiant l’investissement. Le point faible de la France reste sa dépendance envers les capitaux étrangers, l’enjeu n’est pas uniquement de se focaliser sur les IEF mais de faire émerger des solutions afin de soutenir nos fleurons nationaux.

 

Gabriel Mouchès (Portail de l'IE) et Lucas Raymond (Club Data de l'AEGE)

 

Partie 1 : Faut-il avoir peur d’In-Q-Tel, le fonds d’investissement de la CIA ? [1/2]

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