Analyse

Histoire de l'influence : Guerre Froide : une lutte d'influence entre deux empires idéologiques antagonistes

Le 25 mai 2022 par Ambre Le Sommer, Mat M. Hauser

« La guerre froide apparaît comme une course, aux alliés [...] et au prestige. » Voilà comment Raymond Aron décrit la Guerre Froide en 1951. Et pour cause : c'est exactement ce qu'était cette période de tension, une guerre d'influence pour acquérir des alliés et limiter les alliances des autres. Surtout, dans cette lutte à mort entre deux blocs idéologiques, il s'agissait pour chaque camp de se présenter comme la vitrine de son propre modèle économique.

La stratégie d'influence américaine : du soft power à l'interventionnisme armé

Les États-Unis, ont usé et usent encore aujourd’hui de leur position dominante pour influencer le reste du monde. La Guerre Froide ne fait pas exception et voit les USA déployer une multitude de moyens pour étendre leurs réseaux et contrer le géant soviétique.

Cette politique d'influence prend d'abord le visage d'un soft power assumé. De fait, durant la Guerre froide, les Américains utilisent leur cinéma comme une véritable arme contre le camp communiste. Les films de Hollywood sont orientés dans deux sens différents mais complémentaires. D'un côté, les films sont utilisés pour dépeindre le communisme soviétique et l'URSS sous un jour diabolique. Et en même temps, d'autres films hollywoodiens sont produits afin de vanter l'American Way of Life, le mode de vie consumériste et capitaliste. Ce cinéma sert aussi de vitrine à l'industrie américaine et permet de présenter aux pays européens ses produits, à travers des films donc. Enfin, sans surprise le genre le plus touché par la propagande est la science-fiction, domaine par excellence pour vanter les réussites techniques et technologiques de l'Oncle Sam.

En plus de cette politique d'influence par la culture et dirigée vers l'extérieur, il faut noter que les Américains se sont aussi très rapidement dotés d'un appareil de contre-influence et de contre-ingérence. Ainsi, dès le début de la guerre froide, en 1947, le gouvernement américain réactive la Commission des Activités Anti-Américaines. Cet organisme, originellement créé dans le but de contrer l’influence des Nazis, est réinstaurée avec un objectif tout autre : traquer, sur le sol américain, toute influence communiste directe ou indirecte. Cette politique, notamment dirigée par le Sénateur McCarthy, tourne rapidement à la chasse aux sorcières, le FBI traquant sans relâche militants et syndicalistes, mais aussi artistes et intellectuels, dans un climat de paranoïa totale. Cette répression erratique très critiquée finira par prendre fin en 1954.

Un autre volet fondamental de l'influence américaine à l'internationale est le Plan Marshall. En 1945, une grande partie de l'Europe est à genoux après une guerre sanglante de six ans. Dans ce contexte, le gouvernement américain vote un budget colossal visant à aider les pays d'Europe de l'Ouest à se reconstruire. Au-delà d'une simple vision philanthropique, ces aides servent bien sûr des buts économiques mais aussi politico-diplomatiques.

Économiquement d'abord, ces aides permettent aux entreprises américaines d'avoir des débouchés sur le sol européen. À titre d'exemple, la plupart du matériel agricole vendu dans le cadre du plan Marshall est ainsi d'origine américaine. Cette grande politique d'aides est donc une sorte de cadeau empoisonné qui permettra à l'industrie américaine de creuser l'écart, au détriment des entreprises européennes.

Dans la sphère politico-diplomatique, le Plan Marshall avait pour objectif caché de vassaliser les États d'Europe de l'Ouest et de les faire rejoindre la sphère d'influence américaine : la perception des aides était en effet conditionnée à des prérequis politiques bien définis (économie de marché et démocratie parlementaire notamment). Les aides du Plan permettent donc, au début de la guerre froide, d'empêcher le basculement de nouveaux pays vers l'est.

Au-delà de cette politique de soft power bien connue, les États-Unis se dotent aussi d'une véritable doctrine interventionnisme militaire.

À l’échelle mondiale, la création de l’OTAN à la demande des USA traduit de manière claire leur intention d’unification militaire contre le Bloc de l’Est. Créée, le 4 avril 1949, l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord créait de facto une zone pacifiée au sein de l'Alliance, unifiée sous le parapluie nucléaire américain. De la sorte, Washington se place en protecteur des puissances occidentales face aux Soviétiques, plaçant donc les européens dans une véritable situation de dépendance. L'OTAN permet aussi à Washington de se placer en arbitre des relations dans la zone occidentale, en "grand frère" chargé de régler les conflits entre les membres de l'alliance. Ce double effet est toujours d'actualité en 2022, même si la menace qui justifie l'OTAN a bien sûr changé de nature.

À l’échelle régionale, les USA utilisent la CIA pour mettre en place l’« Opération Condor ». Ce plan politico-militaire des USA s'inscrit dans la droite ligne de la Doctrine Monroe, visant pour les Américains à garantir leur contrôle de leur frontière sud. Tout au long de l'Opération Condor, les Américains mènent donc une politique d'ingérence en Amérique du Sud : coups d'État, assassinats ciblés, financement de guérillas ou de mouvements paramilitaires, travail en partenariat avec les services secrets locaux… Les Américains mettent tout en œuvre pour éviter le pire, c'est-à-dire le basculement d'un pays d'Amérique Latine dans le giron de l'Est. Du Chili à l’Argentine, en passant par la Bolivie, le Brésil, le Paraguay, l’Uruguay et Cuba, toutes les années 1970 sont marquées par cet interventionnisme discret, qui conduira parfois à de véritables drames comme lors de la parenthèse autocratique de Pinochet. Des documents publiés par le Times en 2001 montrent l'étendue de ces liens entre les hauts fonctionnaires américains, la CIA et les pays d'Amérique du Sud, avec un fort soutien des États-Unis dans les années 70. Des éléments qui démontrent que les politiques d'influence ne sont pas exemptes de violence : les politiques d'influence ne se cantonnent pas au monde du lobbying ou des idées, elles peuvent parfois utiliser des méthodes agressives voire guerrières, la guerre du Vietnam en sera le paroxysme.

De façon plus générale, la politique d'influence américaine démontre à merveille les deux leviers clés qui sous-tendent toute la guerre froide. D'un côté, l'aspect économique, chaque empire cherchant à trouver des débouchés pour son industrie et son économie. De l'autre, l'aspect géographique, chaque empire cherchant à tenir sa périphérie proche (l'Amérique Latine) et à protéger et pacifier les rapports entre ses alliés (OTAN) afin d'éviter un catastrophique scénario "domino". Cette dimension géographique et économique explique véritablement la réalité du monde au moment de la guerre froide, plus encore sans doute que le simple facteur idéologique.

 

La stratégie d'influence russe : rupture technologique et subversion idéologique

À l'image de leurs grands rivaux américains, les Soviétiques déploient durant toute la guerre froide une politique d'influence qui a vocation à diaboliser leur adversaire, à promouvoir leur propre modèle, mais aussi à gagner des nations à leur cause.

Premier jalon de cette politique, dès 1957 les Soviétiques réussissent l'exploit de lancer en orbite Spoutnik 1, le premier satellite artificiel de l'histoire. Le retentissement est immédiat : l'URSS apparaît comme une puissance technologique majeure, avec une avance non-négligeable. Cela permet aux Soviétiques d'imposer leur rythme aux Américains : pour ne pas perdre la face après la réussite de Spoutnik, les Américains lancent dans l'urgence le satellite Vanguard, qui explose en vol aux yeux de tous, confirmant ainsi la supériorité technologique du Bloc de l'Est. Humiliés par cet épisode désastreux, les États Unis investissent des milliards d'euros pour rattraper ce retard, donnant naissance à ce qui sera désormais nommé la "course à l'espace", dans laquelle sont engloutis des milliards de dollars et de roubles.

Au-delà de l'intérêt militaire et scientifique, il s'agissait bien sûr ici d'un enjeu d'influence au sens strict : apparaître aux yeux de tous comme la plus grande puissance technologique du monde. Cette course effrénée laissera néanmoins l'URSS exsangue économiquement, les États-Unis déployant des moyens considérables pour la réussite du programme Apollo, conscients de l'enjeu symbolique de planter leur bannière étoilée sur la Lune.

Un autre aspect de la stratégie d'influence soviétique reposait sur la fizcultura, la "culture physique", une forme de diplomatie par le sport. Malgré des relations tendues avec le bloc occidental, l'URSS s'attacha en effet à participer à la plupart des Jeux Olympiques et des événements sportifs internationaux. L'objectif étant de démontrer la supériorité de l'homo sovieticus sur "les esclaves du capitalisme". Dans cet objectif, dès les années 1950, les dirigeants soviétiques mettent en place une politique visant à identifier et sélectionner les athlètes prometteurs au sein du Bloc de l'Est. Ils sont ensuite entraînés et endoctrinés pour en faire la vitrine du pays, quitte à recourir au dopage de façon institutionnalisée.

Mais cette stratégie d'influence ne s'adresse pas uniquement au monde extérieur. Il s'agit aussi d'un outil de propagande interne à l'URSS : le sport est en effet utilisé pour véhiculer à la population les valeurs essentielles du socialisme : le sens du collectif, du dépassement de soi, de l'amour de la patrie, le sens de l'effort... La propagande visuelle de l'URSS, comme les nombreuses parades du régime mettant en scène des sportifs, sont autant de témoins historiques de cet homme nouveau fantasmé, construit en opposition à l'homme "capitaliste chétif et égoïste" de l'ouest.

Enfin, la stratégie d'influence soviétique était essentiellement une stratégie de subversion. Il s'agissait pour les Soviétiques d'exacerber les tensions internes du géant américain pour déstabiliser le pays et paralyser sa politique extérieure. L'idée étant de placer le gouvernement américain sous pression en attisant la pression de l'opinion publique. Le meilleur exemple de cette politique de subversion est probablement la guerre du Vietnam.

Initialement, la population américaine est très hostile à l'idée de mener une guerre au Vietnam. Et pour cause : le pays sort à peine de la guerre de Corée, ruineuse économiquement. Surtout, l'Amérique vient d'assister à la désastreuse défaite française face au Vietcong à Dien Bien Phu, symbole de la défaite du colonialisme. L'URSS jouera de ce contexte pour exacerber l'opposition à la guerre au sein même de la population américaine. Des images montrent les victimes des bombardements américains, des intellectuels pacifistes encouragent leurs élèves à manifester contre la conscription et pour la paix. Tout cela de façon organique mais aussi avec l'assentiment voire les encouragements de l'URSS, qui se fait une spécialité d'utiliser son réseau pour amplifier les critiques contre "l'impérialisme américain".

L'effet est immédiat : dès 1967, Gallup indique que la majorité des Américains est opposée à la guerre. Un sentiment d'opposition qui ne cessera de grandir, pour atteindre son paroxysme lors de l'offensive du Têt.

Finalement, bien qu'ayant atteint une supériorité militaire incontestée et durable, les Américains se trouveront obligés de quitter le Vietnam,  ayant perdu la bataille des esprits au sein même de leur propre pays. Un scénario similaire en tous points aux problématiques affrontées par la France en Algérie : l'enjeu de la guerre n'est pas seulement militaire, il s'agit avant tout d'influencer la population pour obtenir son soutien dans la guerre. Un processus dans lequel l'URSS s'engageait par ses pratiques subversives, via une guerre de l'image ou l'utilisation des élites universitaires et de la jeunesse dans une stratégie de triangulation.

Si l'URSS s'est effondrée en 1991 entérinant la suprématie du modèle économico-idéologique américain, il est aussi intéressant de noter que la guerre d'influence, elle, ne s'est pas arrêtée lors de la chute du Bloc de l'Est.

Yuri Bezmenov, officier du KGB chargé de l'influence communiste à l'Ouest, a régulièrement évoqué ces sujets. Il explique en détails les quatre phases de la politique d'influence soviétique : Démoralisation, déstabilisation, crise, normalisation. Ce modèle est, dans un sens, très semblable à la vision chinoise de l'encerclement. Une fois les graines de la "démoralisation" plantées, la cible est prisonnière de son destin : plusieurs décennies plus tard, le pays connaîtra une période de crise.

En l'espèce, les idées implémentées en Amérique par l'URSS ont continué leur croissance accélérée. Si les syndicats étudiants américains ne sont plus pilotés par Moscou, ils continuent à défendre d'une façon grassroot des théories proches de l'école marxiste.

Inversement, sans qu'il n'y ait besoin nécessairement d'une stratégie explicite de Washington, le soft power américain continue d'irriguer la Fédération de Russie et de convertir sans cesse plus de gens à l'économie de marché, l'appel du confort y étant pour beaucoup.

Cela révèle donc un aspect crucial du monde de l'influence : le caractère incontrôlable des stratégies utilisées. Sur le long terme, il est très difficile d'identifier et d'anticiper les effets qu'auront une stratégie. C'est ce qui nous place face à la "frankensteinisation" du monde de l'influence : des acteurs qui finissent par perdre le contrôle sur les idées ou les intérêts qu'ils promeuvent, même après avoir mis un terme à leur politique.

 

Ambre Le Sommer et Mat M. Hauser pour le Club influence AEGE

 

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