Analyse

Une nouvelle ère diplomatique française : comment la crise des sous-marins pourrait sonner le glas de «la secte» du quai d’Orsay.

Le 15 juin 2022 par Pierre-Guive Yazdani

Naval Group s’apprête à recevoir 555 millions d'euros de dédommagements, bien en-deçà des 30 milliards d'euros prévus par le contrat originel. Mais la crise des sous-marins avec l’Australie aura eu le mérite de donner à l’Élysée une ouverture pour s’attaquer à l’atlantisme rampant au quai d’Orsay et à une ambiguïté constitutionnelle française : le bicéphalisme diplomatique de l’exécutif. Avec cette évolution des rapports de force au sein de la diplomatie, une nouvelle ère pour la défense – et la projection - des intérêts français débute-t-elle ?

Les sous-marins australiens, glas du corps diplomatique ?

Le 16 septembre 2021, à la faveur d'une allocution conjointe de Joe Biden, Boris Johnson et du Premier ministre australien alors en poste Scott Morrison, la France apprenait avec stupéfaction que Canberra mettait fin au contrat avec l’industriel Naval Group, au profit de la nouvelle alliance AUKUS (Australie, Royaume-Uni, Etats-Unis). Moins d’un an plus tard, entre les deux tours de l’élection présidentielle de 2022, la France découvrait cette fois que l’Elysée - via décret - s'apprêtait à dissoudre son propre corps diplomatique, sensé pourtant symboliser l’excellence et l’efficacité d’une tradition vieille de plusieurs siècles, portée par de brillants hommes d’Etat, tel le légendaire Talleyrand.

A priori, la décision de l’exécutif semble bien imprudente : affaiblir la diplomatie française au moment où celle-ci doit faire face à une « attaque » anglo-saxonne paraît être une erreur de timing, voire même un cadeau fait à nos rivaux… Ce serait ignorer les luttes d’influence entre la cellule diplomatique de l’Elysée et le quai d’Orsay d’une part, et au sein même du ministère des Affaires étrangères d’autre part. En effet, dans les arcanes de ce dernier, s’affrontent depuis quelques années plusieurs lobbies, dont la très influente « secte », constituée de diplomates pro atlantistes défendant une ligne néoconservatrice qui, du reste, « tiennent » encore à ce jour les principaux postes du Quai. 

Mais au plus grand malheur de cette dernière, deux tendances – une de moyen terme et une de court terme – sont venues sonner son glas. La montée en puissance de la diplomatie élyséenne depuis une quinzaine d’années et la méfiance nouvelle vis-à-vis de ses champions anglo-saxons lui ont fait perdre son influence, au point d’entraîner dans sa chute le corps diplomatique tout entier.

 

Un corps de plus en plus marginalisé depuis Sarkozy

« L’hyper-président » Sarkozy aura été sur le plan diplomatique, un président de rupture par rapport à Jacques Chirac et François Mitterrand. Alors que les deux derniers associaient systématiquement les fonctionnaires du quai d’Orsay à leur action diplomatique, le quinquennat Sarkozy fut marqué par le « cavalierisme » de l’Elysée sur ce plan, souvent pour le pire (cf. le tollé suscité par « l’Homme africain n’est pas assez rentré dans l’Histoire »). Que le corps diplomatique s’employait alors à rattraper, d’autant que l’atlantisme du président et de la puissante « secte » favorisait les convergences - pour rappel, N. Sarkozy réintégra la France au commandement intégré de l’OTAN en 2009.

Si, sous François Hollande, le rapport de force n’a pas évolué eu égard à l’inaction de l’exécutif pendant le quinquennat, la présidence Macron est venue rebattre les cartes. Depuis l’élection de « Jupiter », la cellule diplomatique de l’Elysée souhaite ouvertement prendre les commandes de la diplomatie française et faire du corps diplomatique un simple auxiliaire. Une diplomatie que Emmanuel Macron considère d’abord économique et existante pour projeter, « à l’américaine », les intérêts français. Or ces derniers ont été totalement bafoués en Australie, au nez et à la barbe de « la secte », qui avec l’affaire australienne perd toute crédibilité.

A ce titre, certains diplomates, tel « l’ancien ambassadeur de France aux États-Unis Gérard Araud donne l’impression d’avoir évolué : il semble devenu aujourd’hui gaulliste, après toute une carrière à défendre des positions atlantistes ! Tôt ou tard, ces diplomates (« la secte » NDRL) perdront probablement de leur influence », expliquait Georges Malbrunot, le 25 mai dernier. Il ne croyait pas si bien dire, puisque le corps diplomatique vient de disparaître ! Ainsi, qu’on soit supporter ou pas du personnage, force est de constater qu’Emmanuel Macron a fait ce qu’il a dit : il s’est attaqué à « l’Etat profond » qu’il fustigeait dès 2019 et « finit le travail » débuté sous Sarkozy. Il est à noter qu’en sabordant le contrat australien, les Anglo-saxons viennent certainement de se priver de soutiens au plus haut niveau de la diplomatie française. Quant à l’Élysée, désormais en pleine possession de son « domaine réservé », il est permis de se demander où il souhaite emmener la diplomatie française.

 

Vers une nouvelle ère diplomatique française ?

Sur le plan interne, la fin du corps diplomatique français met fin à une ambiguïté constitutionnelle française. En effet, par sa rédaction, la Constitution de 1958 créé un rapport de force au sein de l’exécutif entre l’Elysée et le quai d’Orsay : le premier disposait ainsi d’un « domaine réservé » regroupant notamment la diplomatie et la Défense, quand le dernier restait le ministère des Affaires Étrangères, héritier d’une longue tradition et disposant d’un avantage par rapport à la présidence de la République : une présence constante dans un pays. Paramètre qui rendait les présidents dépendant de cette administration pour déployer leurs politiques étrangères, quand ils en avaient une.

Sur le plan externe, la diplomatie française est désormais dépendante de l’Elysée, puisque la fin du corps diplomatique ouvre la porte à des nominations et des destitutions plus aisées, donc à la fin de la dépendance de la présidence à un « État profond » diplomatique. Finalement, le rapport de force penchera tôt ou tard en faveur de la cellule diplomatique du président de la République. La politique étrangère de la France devient donc - pour le meilleur comme pour le pire - dépendante des décisions d’un homme. A ce jour, dirigée par un président orienté « business », a quoi faut-il s’attendre ?

Première possibilité : avec un « État profond » diplomatique mis au pas, une cellule diplomatique restreinte, mais agile, la France arrive à faire des « coups » et à signer plusieurs contrats dans plusieurs pays - parfois au nez et à la barbe des anglo-saxons - en particulier en matière d’armement. Seconde possibilité : « l’Etat profond » diplomatique a été touché, mais pas coulé. Ce dernier reste celui qui possède des liens - parfois personnels - avec les dirigeants locaux et n’hésite pas à en jouer. La cellule diplomatique de l’Elysée n’arrive pas à passer outre. Les premiers entravent l’action de la seconde et l’industrie française, en particulier celle de l’armement, s’exporte mal, c’est un échec pour le président, que son successeur note, bien évidemment…

A moins que l’affaire australienne ait mis tout le monde d’accord : la France n’a pas d’alliés, que des rivaux. 

Il est toujours permis de rêver.

 

Pierre-Guive Yazdani


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