Analyse

Risques de corrosion sous contrainte : les fissures de la souveraineté énergétique française

Le 24 novembre 2022 par Solveig Thebault

Depuis décembre 2021, la corrosion sous contrainte est un sujet récurrent au sein de l’actualité. À la fin octobre, ce sont encore 24 réacteurs d’EDF à l’arrêt sur les 56 du parc nucléaire français. Ce phénomène, portant atteinte à la souveraineté, fait apparaître différents risques dans un contexte de crise énergétique.

La corrosion sous contrainte est un phénomène provoqué par la corrosion de l’acier inoxydable, matériel utilisé dans les centrales nucléaires pour la construction des tuyauteries. Ce phénomène est constaté pour la première fois en décembre 2021 [note d’information par l’IRSN du 16/12/2022] lors du contrôle par ultrasons du circuit d’injection de sécurité du réacteur numéro 1 de Civaux. La corrosion sous contrainte se manifeste par de microfissures non-visibles à l’œil nu allant jusqu’à quelques millimètres. Les fissures sont observées sur deux types de circuits, le circuit d’injection de sécurité (RIS) et le circuit de refroidissement à l’arrêt (RRA), tous deux en lien avec le circuit primaire. Le rapport de l’IRSN du 20 janvier 2022 décrit ce phénomène comme « pernicieux puisqu’il n’est détectable qu’après une période d’incubation, qui peut durer plusieurs dizaines d’années ». En d’autres termes, la détection du phénomène à court terme est difficile. C’est pourquoi la corrosion sous contrainte n’intervient pas sur les centrales les plus anciennes du parc, mais sur celles construites entre les années 1980 et 2000 où l’usage de l’acier inoxydable est généralisé.

Le phénomène n’a pas su être anticipé davantage du fait de la crise sanitaire qui a retardé les contrôles de sûreté effectués sur les centrales. Cependant, comme le rappelle l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) dans une présentation datant du 7 juin 2022, le traitement complet nécessite plusieurs années et implique la mise à l’arrêt des centrales le temps des opérations de maintenance. À cela s’ajoute, le fond de crise sociale traversé par EDF pendant le mois d’octobre. Les différentes grèves ont ainsi repoussé certains redémarrages de réacteurs mis à l’arrêt pour maintenance. 

À la fin octobre, ce sont encore 24 réacteurs d’EDF qui sont touchés par cette mise à l’arrêt pour des raisons de maintenance. Cette situation pose la question de l’autonomie énergétique de la France à court terme et plus précisément pour la période hivernale 2022-2023. Une analyse des risques induits par cette situation inédite dans le parc nucléaire français apparaît nécessaire.

 

Risques pour la sûreté nucléaire : un risque minime

Le 11 mars 2022, EDF a présenté un état des lieux sur les enjeux de sûreté et son programme d’investigation et de contrôle. Le fournisseur d’électricité français a calculé la hauteur maximale admissible d’une fissure au titre des exigences de sûreté. En laboratoire, les tronçons de tuyauterie usagés ont été analysés et pour le moment aucune de ces fissures n’a dépassé le niveau maximal. On qualifierait donc le risque comme minime tant qu’il est détecté et pris en charge à temps.

 

EDF : risques de pertes financières et problématiques de marché

Le risque associé au marché et à la baisse de la production est élevé pour EDF, étant donné la forte fluctuation des prix des matières premières et de l’énergie. Cette instabilité des prix est d’autant plus flagrante depuis le début de la guerre entre la Russie et l’Ukraine. Du fait d’une disponibilité amoindrie du parc nucléaire, l’électricité sera revendue plus chère, alors que les années précédentes, les consommateurs français pouvaient bénéficier d’une électricité à bas coût. Cet impact s’observera notamment pour les petits professionnels (commerçants et artisans). La baisse de la production sur l’année 2022, entraînera immanquablement des conséquences sur le chiffre d’affaires réalisé par EDF. En septembre 2022, le nouvel avertissement du géant français sur les résultats de la baisse de la production nucléaire annonce une perte de l’EBITDA estimée à 29 milliards d’euros pour l’année. En cause, une production estimée à entre 280 et 300 TWh (térawattheures), soit une baisse de 25% par rapport aux années pré-covid. 

 

La réponse gouvernementale face aux risques

Concernant le risque tarifaire, le gouvernement a mis en place des mesures temporaires afin d’éviter un impact de la hausse des prix de l’électricité. L’annonce de la Première ministre le 14 septembre 2022 cherche à rassurer les ménages face à la hausse des prix du gaz et de l’électricité, la limitant à 15 %. De plus, la mise en place de « chèques énergie » de 100 à 200 euros, distribués à 12 millions de foyers, est un moyen de compenser cette perte de pouvoir d’achats sur le budget énergie des Français. Cependant, ces mesures sont des compensations court-termistes qui n’assurent pas une stratégie de souveraineté énergétique sur le long terme.

L’OPA lancée par l’État sur EDF devrait être une solution pour compenser les pertes engrangées par l’entreprise. Ainsi, la nationalisation rapide d’EDF permettra d’assurer la souveraineté énergétique française, tout en donnant une certaine marge de manœuvre nationale quant à la stratégie d’investissement dans le nucléaire, elle-même fondamentale pour la recherche, la maintenance du parc et le développement des projets de réacteurs pressurisés européens (EPR).

 

Le risque réputationnel : une perte d’influence de l’aura nucléaire française

Sur le plan international, le risque réputationnel est certain. En Europe, le sujet a déjà été évoqué dans la presse étrangère. Le traitement du sujet est différent selon les médias. Le Financial Times voit ces problèmes de maintenance comme des enjeux pour la souveraineté énergétique française, la France étant le seul pays en Europe à ne pas être totalement dépendant du gaz ou du charbon provenant de pays extra-européens. L’article pointe les problèmes rencontrés dans le cadre de ces opérations de maintenance notamment sur le manque de main d’œuvre française qualifiée dans le secteur des soudures. Pour cela, la France a appelé en renfort des soudeurs américains et canadiens. Comme le rappelait l’ancien PDG d’EDF Jean-Bernard Lévy : « On a beaucoup de chantiers à mener en parallèle. D’une certaine manière, on manque de bras, car on n’a pas assez d’équipes ».

La presse allemande est davantage critique à ce sujet. Un article de Die Welt parle de « chaos dans le pays modèle de l’énergie verte » en pointant la vulnérabilité du système nucléaire français. Le regard critique allemand sur le secteur nucléaire français n’est pas nouveau, en attestent les différentes études menées par l’École de Guerre Économique. Dans la sphère énergétique, ces critiques médiatiques sont un moyen de déstabilisation de la filière nucléaire française.

 

Les risques concurrentiels : pertes de marchés potentiels

Face aux problématiques informationnelles et médiatiques, des risques concurrentiels sont à prévoir. Une mauvaise gestion du parc nucléaire français impacte la perception d’EDF. La reconsidération du rôle du nucléaire en Europe, en Afrique du Nord et en Asie donne des ouvertures de marché au fournisseur d’électricité français. Les problématiques rencontrées par EDF impactent non seulement son image mais également sa possibilité à remporter des marchés à l’international. L’enjeu concurrentiel réside donc dans la disqualification du fleuron industriel français dans la course aux marchés internationaux. Dès lors, la Chine, les Etats-Unis et la Russie, déjà acteurs majeurs du secteur, représentent des concurrents de taille.

Les risques évoqués sont d’autant plus visibles dans un contexte global de mise sous tension de la filière nucléaire. Au contexte géopolitique s’ajoutent la fermeture des réacteurs de Fessenheim et les retards accumulés sur la construction des centrales EPR. Ces différents facteurs expliquent la réduction de la production énergétique issue du parc nucléaire. De plus, le système de rémunération de la filière atomique en France pousse même EDF dans une situation financière critique. En effet, les tarifs de l’Accès Régulé à l’Électricité Nucléaire Historique (AREHN) permettent aux fournisseurs alternatifs d’obtenir un approvisionnement en électricité bon marché. Aujourd’hui, ce système est utilisé par ces fournisseurs d’électricité pour générer une marge nette, au détriment d’EDF et de ses infrastructures de production. Sur les plans technique et technologique, l’appel par l’entreprise à des tiers pour la maintenance de ses centrales démontre une certaine perte de compétence de la filière.

 

Les enjeux rencontrés par EDF dans le cadre de ces opérations de maintenance dans le secteur nucléaire sont pluriels et exposent la souveraineté énergétique française face aux risques tarifaires, réputationnels, informationnels et concurrentiels. Néanmoins, le changement de stratégie gouvernementale, renonçant à la libéralisation du marché nucléaire, démontre une prise en charge de ces problématiques, bien que tardive. Il sera désormais question d’être prudent sur les conséquences d’une gestion catastrophique de l’énergie durant la période hivernale 2022-2023, qui entraînerait des répercussions, sociales, financières, économiques et médiatiques autant à l’échelle nationale qu’internationale. 

À l’issue de cette période, il sera nécessaire que le gouvernement et EDF réalisent un retour d’expérience en s’interrogeant sur le seuil minimal à ne pas franchir en termes de production et les autres alternatives énergétiques en cas de période de tension sur le parc nucléaire français. De nouveaux modèles énergétiques peuvent ainsi être pensés. Le développement technologique des Small Modular Reactor [Nuward pour celui développé par EDF] va dans ce sens, en privilégiant une petite production énergétique mobile qui peut être déployée sur des espaces industriels localisés.

Il sera aussi du rôle de l’État de protéger EDF de ses concurrents internationaux en promouvant son soft power et son influence dans l’industrie du nucléaire civile.

 

Solveig Thebault pour le club Risques de l'AEGE

 

Pour aller plus loin :