Analyse

[CONVERSATION] Linh-Lan Dao : « L’OSINT est essentielle pour tout journaliste souhaitant bien faire son métier »

Le 6 décembre 2022 par Adrien Le Noël
Linh-Lan Dao est journaliste à France Télévisions. Crédit : Florent Boutet.

Journaliste à France Télévisions, Linh-Lan Dao a lancé, en septembre 2021, les Révélateurs, la cellule d’investigation visuelle et d’authentification d’images amateur de France TV. Pour mener à bien leurs travaux de vérification des faits, les journalistes utilisent régulièrement des techniques et la méthodologie OSINT. Dans la foulée d’une conférence à l’École de Guerre Économique du club OSINT & Veille, Linh-Lan Dao revient sur la relation entre le monde du journalisme et celui de l’OSINT, discipline hautement médiatisée depuis le début du conflit en Ukraine.

Portail de l’IE (PIE) : Issue d’une formation journalistique « classique » à Sciences Po Paris, à quel moment vous-êtes vous intéressée aux questions relatives à l’OSINT, l’Open source intelligence ou renseignement en sources ouvertes ? 

Linh-Lan Dao (LLD) : En 2019, mon rédacteur en chef à France Télévisions, qui faisait auparavant du fact-checking (vérification des faits) à France 24, m’a proposé de participer à la création d’une émission dédiée à cette pratique et baptisée Vrai ou fake. C’est à ce moment que j’ai commencé à me spécialiser dans la vérification des faits et à me servir de l’OSINT, un excellent moyen pour faire du fact-checking, afin de rechercher des documents provenant de sources fiables, officielles et publiques. Nous avons beaucoup utilisé l’OSINT pour fact-checker les contre-vérités diffusées pendant la pandémie (en analysant les chiffres de l’ARS par exemple), etc.

 

PIE : Quel a été votre premier travail journalistique en lien avec l’OSINT ? 

LLD : En 2020, lors du conflit au Haut-Karabagh, avec une enquête sur les drones utilisés pendant le conflit. Nous accueillons des stagiaires tous les six mois et j’ai été grandement aidée par l’un d’entre eux - Tristan - qui m’a fait monter en compétences en OSINT. Durant ces deux semaines de recherches, nous avons réussi à déterminer que l'Azerbaïdjan utilisait des drones israéliens pour attaquer l’Arménie. Au départ, nous sommes partis d’une démarche de fact-checking : des vidéos amateurs de drones circulaient sur les réseaux sociaux et nous nous sommes demandés si elles étaient véridiques. C’était ma toute première enquête 100% OSINT. Ensuite, en septembre 2021, on m’a proposé de fonder la cellule d’authentification d’images amateur de France Télévisions, les Révélateurs. Quelques mois plus tard, au début de la guerre en Ukraine, je suis vraiment entrée dans le vif du sujet avec le suivi du conflit par la vérification d’images amateurs. En effet, lors des premières heures de l’invasion, lorsque les reporters n’étaient pas encore sur place, il fallait raconter la guerre à travers les vidéos amateurs postées par les Ukrainiens. 

 

PIE : Quelle était la perception des journalistes de l’OSINT avant la guerre en Ukraine ?

LLD : Avant la guerre en Ukraine, il me semble que la plupart des journalistes ne savaient pas ce qu’était la recherche d’informations en sources ouvertes. Mes confrères et consoeurs ont maintenant bien compris que cette démarche était utile. Par ailleurs, les rédactions ont tout intérêt à apprécier l’OSINT car cela ne coûte pas très cher - il n’est pas nécessaire d’envoyer des journalistes sur le terrain pour en faire. Même si les deux restent complémentaires. Il y a une prise de conscience : chez France Télévisions, par exemple, la cellule créée en septembre 2021 est désormais pérennisée avec trois  journalistes et une documentaliste qui y travaillent à temps plein. Les rédactions commencent à comprendre ce que l’OSINT peut leur apporter ; aussi bien dans la couverture de conflits à l’international que dans l’actualité chaude avec les refus d’obtempérer ou lors des manifestations des Gilets jaunes, notamment, où des images amateurs peuvent être exploitées. L’étude et l’analyse de ces images sont très utiles au travail de journalisme. 

 

PIE : Comment se déroule la collaboration entre les journalistes qui sont sur le terrain, en Ukraine par exemple, et les journalistes qui sont à Paris et qui effectuent de l’OSINT ?

LLD : Pour l’heure, la collaboration est un peu embryonnaire. Ce qui nous est demandé est de compléter leur travail : cela passe notamment par l’ajout de vidéos que nous récupérons en ligne. Le prisme que nous développons en scrutant les réseaux sociaux - qui rendent compte d’une certaine réalité - est différent mais complémentaire de celui des journalistes qui se trouvent sur le terrain. Si, pour le moment, l'enquête issue de l'OSINT n'influence que très peu les sujets qui passent au JT, certains peuvent néanmoins être récupérés. Liselotte Mas, l’une de mes anciennes collègues, avait réalisé une enquête sur le blé ukrainien qui a ensuite été exploitée par les équipes du 20 Heures de France 2. Aussi, le journaliste sur le terrain peut vérifier les informations récoltées grâce à l’OSINT. Cela s’est notamment produit à Boutcha, avec l’exploitation des images satellites où il était possible d’apercevoir des taches ressemblant à des corps. Quelques jours plus tard, un journaliste de France 2 s’est rendu sur place et a pu filmer ces mêmes corps, qui se trouvaient dans une position similaire que sur les images satellites. Cela a permis de confirmer les trouvailles de la communauté OSINT. 

 

PIE : La guerre en Ukraine a apporté une importante visibilité à l’OSINT. Comment faire pour que cette mise en avant de la discipline perdure ?

LLD : Depuis le déclenchement du conflit, je n’ai jamais vu autant de pratiquants d’OSINT invités dans des médias classiques, ce qui me semble être une bonne chose : la guerre a créé un vrai engouement pour la discipline. Les journalistes doivent comprendre qu’il s’agit d’un outil formidable pour avancer dans leurs recherches, que l’OSINT est la compétence nécessaire et essentielle pour toute personne souhaitant bien faire son métier. Dans le même temps, cette discipline doit se démocratiser et être désacralisée : il n’est pas nécessaire de savoir coder. Plus les rédactions investiront sur des enquêtes au temps long avec de l’OSINT, plus des sujets d’utilité publique pourront être mis au jour et la discipline s’imposera. 

 

PIE : De la même manière que l’investigation longue, la pratique de l’OSINT est-elle compatible avec le journalisme tel qu’il est pratiqué aujourd’hui, alors que les journalistes disposent de moins en moins de temps et de moyens ? 

LLD : Même si l'intérêt public est présent, ces recherches prennent du temps et coûtent mécaniquement de l’argent. Cependant, ce qui me rassure est de voir que des émissions comme « Complément d’enquête » ou « Cash investigation » se poursuivent et font avancer les choses. Pour motiver les rédactions à davantage s’engager dans les enquêtes avec de l’OSINT, il faut réussir à prouver qu’elles puissent aboutir à un même résultat. Ce que j’imagine, pour les décennies à venir, est un format d’enquête qui se ferait avec la collaboration de nombreux bénévoles. Pendant la guerre en Ukraine, je me suis beaucoup basée sur des pratiquants de l’OSINT qui partageaient en direct leurs recherches sur les réseaux sociaux. Ces personnes doivent être intégrées à un travail plus global. Il n’est pas possible de révolutionner ce mode de traitement en ne faisant cela qu’avec une poignée de journalistes. 
 

Propos recueillis par Adrien Le Noël pour le club OSINT & Veille de l’AEGE


 

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