Analyse

[CONVERSATION] (2/5) La jeune génération des cabinets d'influence parisiens - “le Politique a repris ses lettres de noblesse suite à la crise”

Le 31 mai 2021 par Pierre-Guive Yazdani
Crédits : @ElanEdelman

Ils sont chargés de faire entendre la parole des autres. Ils sont jeunes et sont employés dans les cabinets de lobbying les plus réputés de la place parisienne. Ils sont la nouvelle génération et le Portail de l’IE a voulu les écouter et leur donner la parole afin de comprendre leur parcours, leur rapport à l'intelligence économique, leur vision du métier et de leur avenir en tant que jeunes professionnels. Aujourd’hui, parole à Laki Sola, Directeur associé chez Edelman, 34 ans.

Portail de l’IE (PIE) : Bonjour Laki, merci d’avoir accepté cette interview. Tout d’abord, comment êtes-vous devenu un professionnel de l'influence?

Laki Sola (L.S) : Passionné de politique depuis le plus jeune âge, j’ai entrepris des études de Droit et Sciences politiques considérant qu’il me fallait une formation solide pour comprendre le fonctionnement de l'appareil d'État. Le droit et la politique sont des domaines interdépendants. Au-delà des règles nécessaires au bon fonctionnement d’un État de droit, j’ai découvert comment des grands textes de loi avaient été façonnés par des ambitions politiques. J’ai en mémoire ce cours sur les lois de décentralisation, et notamment la loi “PML” portée par Gaston Defferre, qui, en faisant de Marseille une « ville à arrondissements », s’assurait une carte électorale plus propice à son maintien à l'hôtel de ville de la cité phocéenne. J’ai toujours été curieux de déceler les ambitions politiciennes derrière les grandes réformes…

Mon engagement en politique a été motivé par l’envie de me sentir utile. Tout d’abord au local où j’ai pu diriger des campagnes et être élu dans une grande métropole, puis au national où j'ai eu la chance de « servir » aux côtés de parlementaires puis du président du Sénat. En parallèle, mon engagement militant m’a permis de découvrir la vie des partis aux côtés de responsables politiques et d’assurer la présidence des “Jeunes” de mon mouvement. Toutefois, je me suis vite aperçu qu’il y avait d’autres manières de faire progresser le débat démocratique. Les syndicats, le monde associatif, les organisations professionnelles, bref la quasi-totalité des acteurs d’une société démocratique, lorsqu’ils s’organisent, ont une influence sur les politiques publiques. Le lobbying m’est donc apparu comme une évidence en tant qu’« aide à la décision » publique.

Actuellement, j’ai l’immense plaisir de piloter l’expertise Affaires Publiques de l’agence Edelman à Paris. Avec la dizaine de talents qui compose cette équipe, nous nous employons quotidiennement à inscrire les enjeux de nos clients dans l’agenda gouvernemental. Pour nous, le lobbying, c’est la diplomatie entre les intérêts particuliers et l’intérêt général.

PIE : Qu’est ce qui vous a attiré vers ce métier ? Le côté un peu sulfureux du métier en France ou le volet défi intellectuel ?

L.S : Le côté sulfureux fait partie de la représentation fantasmée du métier, hautement liée à notre histoire politique. Dans les pays anglo-saxons, où le lobbying n’a pas cette image péjorative, l’intérêt général est souvent défini comme la somme des intérêts particuliers. Il est donc plus légitime dans ces pays de “plaider sa cause” auprès des pouvoirs publics. En France, l’intérêt général, situé au-dessus des intérêts particuliers, est presque « sacré ».  D’où cette méfiance à l’égard des représentants d’intérêts.

PIE : Selon vous, quelle est la plus grosse plus-value que vous apportez à vos clients?

L.S : Notre principale plus-value est l’aide à la décision. Nos clients sont des décideurs privés confrontés à des enjeux institutionnels complexes. Notre métier est de leur présenter une recommandation claire, digeste et réaliste pour anticiper un risque ou une opportunité. 

Il est très compliqué pour des chefs d’entreprise ou des patrons d’organisation d’anticiper les grandes tendances politiques et leur impact sur leurs activités.

Par exemple, nous avions analysé pour un industriel de l’automobile les premières mesures du gouvernement Macron sur la transition écologique des véhicules comme « potentiellement génératrice d’une fracture entre les villes et les territoires ». L’éclatement de la crise des gilets jaunes - que nous n’avions évidemment pas du tout imaginé sous cette forme - a permis à notre client de formuler de manière réactive de nouvelles propositions au gouvernement.

Aussi, nous considérons que nous aidons nos clients à devenir des partenaires des pouvoirs publics. Chez Edelman, nous voyons les affaires publiques comme un moyen de faire avancer les politiques dans leurs réflexions sur l'évolution d’une norme. J’ai moi-même pu constater dans mon ancienne vie l’importance de ces interactions avec les acteurs privés pour nourrir l’administration en “intelligence”.

 Aujourd’hui, notre travail consiste également à analyser pour nos clients les premières grandes tendances de l'élection présidentielle à venir. A l’aide de nos outils propriétaires - Edelman publie chaque année le Trust Barometer - nos premières intuitions nous mènent à penser que cette dernière risque d’opposer la “connaissance” à la “croyance” dans un contexte global de confusion entre “légitimité” et “capacité d'influence''.  

PIE : A votre avis, quelle est la meilleure formation - académique ou non -  pour devenir un professionnel de l’influence ?

L.S : Pour nous, la priorité est de bien comprendre les enjeux de nos clients, donc une expertise sectorielle sera toujours un véritable plus. 

Ensuite, dans nos métiers, il est important d’avoir une solide formation en droit institutionnel et en communication. Toutefois, des anciens professionnels de la politique ont su faire leurs preuves car leur connaissance “du terrain” peut être une vraie valeur ajoutée.

PIE : Avez-vous déjà entendu parler d’intelligence économique ? Et dans quel contexte ?

L.S : Oui, mais je ne suis pas un expert. La première fois, il s’agissait du contexte de l’affaire Renault et du vrai-faux espionnage chinois. C’était une affaire emblématique pour faire comprendre à une entreprise l'intérêt de faire de l’IE. Cela m’avait marqué car à la suite de cette affaire un de mes amis, Claude Balland, l’ancien Directeur Général de la Police Nationale avait été nommé déontologue du groupe. Malheureusement, pour la plupart des gens cela reste quelque chose de trop abstrait.

PIE : L’IE est une méthode qui s'évertue notamment à sensibiliser les entreprises sur la gestion de l’information, via des concepts comme la guerre informationnelle par exemple. Ce genre de prestation très offensive fait-elle partie des demandes de vos clients ou cela reste-t-il tabou en France ? En tant que jeune professionnel est-ce quelque chose que vous aimeriez faire ?

L.S : Ce n’est pas vraiment quelque chose que nous faisons au sein du cabinet Edelman. En tant qu’entreprise “Trust maker”, nous revendiquons une vraie culture de la transparence et de l’éthique. Ensuite, nous travaillons beaucoup avec des politiques : manipuler un élu, c’est manipuler la démocratie. 

PIE: Les entreprises françaises sont souvent montrées du doigt concernant leur manque de maturité dans la gestion de l’information. En tant que professionnel, vos recommandations ont-elles plus souvent pour but de désamorcer une crise ou d’en provoquer une chez le concurrent ?

L.S : Le métier de lobbyiste est par essence une profession assez légitimiste. Même si nous savons “tirer profit” des crises et des périodes de flottement politique, nous œuvrons à ce que les institutions restent fortes et stables. 

De surcroît, nous alertons continuellement sur les crises qui pourraient potentiellement survenir si telle ou telle mesure n’était pas mise en place.

PIE : Le Covid a-t-il impacté le secteur ? On pense notamment aux difficultés pour rencontrer physiquement certains interlocuteurs. Est-ce un frein ou simplement un contretemps ?

L.S : La crise du Covid a été une période difficile pour nos concitoyens comme pour beaucoup d’acteurs de la société civile. Il n’en demeure pas moins qu’elle a eu pour effet de remettre le Politique au centre de tout. Après des années de débats sur la montée en puissance d’entreprises devenues plus riches et influentes que des États, les pouvoirs publics ont récupéré le monopole du “Licence to operate”. Et ceci, pour les lobbyistes, c’est une aubaine !

De ce fait, beaucoup d’entreprises ont reconsidéré l’importance d’être bien accompagnées afin d’être en mesure d’interagir continuellement avec l’Etat. 

PIE : Selon certains spécialistes de la recherche en sources ouvertes, 95 % de l’information disponible sur les personnes morales et physiques se trouvent sur Internet. Je peux par exemple trouver votre mail perso, votre mail pro et votre numéro de téléphone portable en quelques minutes sans aucune compétences techniques particulières. Certains cabinets américains ont des services spécialisés dans la recherche, est-ce une pratique répandue en France ou ces compétences sont-elles dispersées dans tous les services ?

L.S : Tout dépend de quelle information nous parlons. Avoir des renseignements de nature privée sur des acteurs politiques est assez peu utile, et surtout c’est illégal. Depuis la mise en place du RGPD, certaines informations ne sont pas exploitables. Chez Edelman, nous sommes très pointilleux sur l’enjeu que représente la protection de nos clients et de nos interlocuteurs. En tout état de cause, il n’y a pas d’information de qualité sans qualité d’analyse. Ce que l’on vend à nos clients, c’est un conseil éclairé sur la base d’informations que l’on peut trouver dans le domaine public. Si vous faites des affaires publiques pour jouer au Bureau des légendes, vous risquez d’être déçu !

PIE : Qu’est ce qui vous inquiète concernant le devenir de l’influence en France ? A contrario, qu'est ce qui vous rassure ?

L.S : Comme évoqué, ce qui me rassure c’est que le Politique ait repris ses lettres de noblesse suite à la crise et que les temps soient plus propices à des grandes révolutions normatives (Ex : propositions de Joe Biden sur la taxation des grandes entreprises ; prise de conscience de l’urgence écologique ; déploiement de la stratégie vaccinale au niveau international). 

Par contre, ce qui m'inquiète c’est l’influence de la désinformation ou de l’infodémie (comme nous l’appelons chez Edelman). Ce phénomène augmente de manière préoccupante dans un contexte de retour à la schizophrénie médiévale (confusion entre pensée rationnelle et croyance irrationnelle) généré par la rumeur et l’influence des réseaux complotistes. A l’approche d’un rendez-vous électoral majeur, je redoute que les électeurs ne se réfèrent qu’à ce qu’ils pensent connaître le mieux : leurs émotions. Notre histoire politique nous a à maintes reprises démontré que “émotions” et “politique” ne font jamais bon ménage...

 

Propos recueillis par Pierre-Guive Yazdani

 

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