Analyse

[CONVERSATION] (5/5) Partie 1 - La jeune génération des cabinets d'influence parisiens - “Si tout le monde a droit à un avocat, je considère que tout le monde n’a pas droit à un lobbyiste!”

Le 12 juillet 2021 par Pierre-Guive Yazdani
Crédits : HansonSearch

Ils sont chargés de faire entendre la parole des autres. Ils sont jeunes et sont employés dans les cabinets de lobbying les plus réputés de la place parisienne. Ils sont la nouvelle génération et le Portail de l’IE a voulu les écouter et leur donner la parole afin de comprendre leur parcours, leur rapport à l'intelligence économique, leur vision du métier et de leur avenir en tant que jeunes professionnels. Aujourd’hui, parole à Mathieu Collet, président et fondateur d’Euros / Agency Group, 40 ans.

Portail de l’IE (PIE): Bonjour, merci d’avoir accepté cette interview. Tout d’abord, comment êtes-vous devenu un professionnel de l'influence?

Mathieu Collet : J’ai un parcours un peu décalé, puisque j’ai découvert le monde de l’agence et le métier « pur » des affaires publiques et de la communication stratégique assez tardivement. J’ai commencé il y a 20 ans au cabinet du maire d’une grande ville, puis à l’Assemblée nationale et au sein d’une association d’élus. J’ai aussi fait partie de la première génération de ce qu’on qualifie aujourd’hui d’“influenceurs” en ligne, avec mon blog, l’un des tout premiers sur l’Europe, qui est devenu un média en ligne sur les affaires européennes en 2005.

Cette expérience a transformé ma carrière car elle m’a ouvert beaucoup de portes, permis de tisser des liens forts avec les institutions européennes et de développer un réseau international (le média s’était implanté à l’époque dans 9 pays). A partir de là j’ai travaillé au parlement européen, au sein d’un think tank (Notre Europe - fondation Jacques Delors) et enfin, je suis devenu lobbyiste pour la SNCF au sein du bureau bruxellois. J’ai aussi beaucoup travaillé sur le dialogue entre l’Europe et l’Afrique, en particulier au Maroc, avec une initiative extraordinaire qui s’appelait le Forum de Paris et regroupait les élites politiques des deux rives de la Méditerranée. Puis j’ai découvert le monde de l’agence en gestion de crise et affaires publiques à Paris en 2009, et créé ma propre agence en 2012. J’ai donc un parcours à la fois dans le monde politique, dans les institutions, dans les médias et en agence.

PIE: Qu’est ce qui vous a attiré vers ce métier ? Le côté un peu sulfureux du métier en France ou le volet défi intellectuel ?

Mathieu Collet : Ce qui m’a attiré c’est avant tout le fait que je pouvais, dans un seul métier, utiliser toutes les cordes que j’avais à mon arc, mettre à la fois à profit mon relationnel, mes compétences techniques et mon goût pour l’action publique. J’ai tout de suite adoré le conseil. C’est un métier extrêmement exigeant intellectuellement. Il suppose beaucoup de méthode, de force de conviction, d’énergie. Mais il peut aussi offrir beaucoup de liberté du moment où dans la relation avec les dirigeants que vous conseillez vous pouvez instaurer de la confiance et un dialogue d’égal à égal.

Je vois le conseil comme un partenariat dans lequel vous offrez un concentré de vous-même dont découle une posture ; le client vous donne peu d’instructions, c’est à vous d’être créatif, de savoir saisir les moments et les opportunités pour formuler des recommandations et ensuite les rendre opérationnelles. On commence souvent par déconstruire les problèmes : le client a une problématique qu’il perçoit comme un tout, notre rôle va être de détricoter les nœuds du problème, pour derrière l’appréhender autrement et proposer une approche qui passe le test de la réalité.

Puis on met en œuvre cette approche et on veille aux résultats. La palette d’actions est infinie : cela peut être classiquement des relations presse, la défense de positions qu’il faut construire dans le débat public ou auprès des décideurs, faire les bonnes connexions entre des personnes, mais le conseil en com’ stratégique cela peut être aussi des changements de gouvernance, la réorientation complète d’une stratégie d’investissement, un changement de marque, des actes de transformation majeurs sur une entreprise ou une institution.

Cela peut donc donner beaucoup de satisfaction intellectuelle. On rencontre beaucoup de monde, on croise des univers qui ne se parlent pas toujours et les journées ne sont jamais les mêmes.

Mais je ne vois absolument pas notre métier comme quelque chose de sulfureux. Ce n’est sulfureux que si :

1. Vous consacrez votre énergie à défendre des intérêts qui font fi de l’intérêt général et qui n’acceptent pas le sens de l’histoire. Un client dont l’industrie est socialement nécessaire mais historiquement polluante et qui fait tous les efforts pour moins polluer ou moins rejeter de CO2 et qui pour cela a besoin d’un cadre légal ou de soutien public, cela me va parfaitement. Un client qui pollue et qui cherche à freiner la réglementation pour conserver la possibilité de polluer pour ne pas avoir à changer, pour moi ce n’est pas envisageable et ce n’est l’intérêt de personne ; à long terme, tout le monde y perd. On fait notre métier en étant totalement dans la société ; on ne va pas contre elle.

2. Si vous n’avez pas d’éthique et la discipline personnelle que ça suppose. Chez Euros / Agency Group, notre culture est celle de la co-construction, de l’écoute et du dialogue. Nous sommes prêts à batailler quand il le faut, mais notre manière de travailler est très collective et très ouverte. On aime mettre les acteurs autour d’une table pour régler les conflits. Nous n’avons pas une culture de l’affrontement. C’est comme ça qu’on perçoit notre rôle parce qu’on est en démocratie : le conflit et l’opposition entre des intérêts se règlent par le compromis. Ce n’est pas “l’un gagne, l’autre perd”.

Cela peut sembler étrange de le rappeler, mais notre métier doit être une affaire de professionnels ; quand on est pro, on a une déontologie et on se l’applique. Notre métier ne consiste ainsi pas qu’à faire jouer notre carnet d’adresses, cette époque est révolue. Notre savoir-faire technique, nos process et nos méthodes ont aujourd’hui beaucoup plus de valeur. Le métier a beaucoup changé ces dix dernières années et se professionnalise, se dote de régulations (Sapin 2, HATVP), de chartes de conduite qu’on applique scrupuleusement. Et c’est une excellente chose : la concurrence est plus saine, le marché est plus transparent et il gagne en valeur. Et plus notre secteur sera encadré et transparent, plus nous grandirons car cela renforce les exigences. L’exigence, c’est le meilleur moteur de l’innovation et de la qualité.

Enfin, j’ai toujours considéré que nous n’étions pas comparables à des avocats : nous n’avons pas d’ordre qui vient sanctionner les mauvaises pratiques et j’estime que tout intérêt n’est pas bon à être défendu. Tout le monde a droit à un avocat, ce n’est pas le cas pour les lobbyistes.

 

Propos recueillis par Pierre-Guive Yazdani

 

Retrouvez notre série de portraits de la nouvelle génération de lobbyistes: